Une salle située à l'intérieur du Centre de coordination militaro-civil (CMCC) pour la bande de Gaza, à Kiryat Gat, dans le sud d'Israël, le 19 Novembre 2025. Ahikam Seri/AFP
S’il faut croire le quotidien britannique The Guardian, des agents israéliens ont mené une surveillance étendue des forces américaines et du personnel allié déployés dans le Centre de coordination militaro-civil (CCMC), opérationnel depuis la fin octobre afin de coordonner l’après-guerre à Gaza, et situé dans une base militaire du sud d’Israël. Selon les sources citées par le média, des membres israéliens du CCMC ont enregistré des réunions, ouvertement ou de manière dissimulée, poussant le commandant américain du site, le lieutenant-général Patrick Frank, à intervenir pour demander à son homologue israélien de « faire cesser immédiatement les enregistrements ». Certains employés et visiteurs du CCMC interrogés par le quotidien ont ainsi explicitement reçu instruction d’éviter de partager des informations sensibles, craignant qu’elles « ne soient collectées ou exploitées ». De son côté, Israël a démenti tout agissement de la sorte, affirmant ne faire que « documenter des réunions ». Des responsables américains décrivent pourtant un système de surveillance caché, révélateur d’une défiance rarement exprimée en public.
Ces révélations mettent en lumière une profonde méfiance entre Washington et son plus proche allié régional, à l’heure où le président américain Donald Trump tente de poursuivre la mise en œuvre de son plan controversé pour Gaza, censé encadrer la transition de l’enclave sous un régime temporaire international.
Une « main » israélienne dans un gant américain
Établi à Kiryat Gat, à une vingtaine de kilomètres de Gaza, le CCMC est officiellement chargé de superviser la trêve fragile, coordonner l’aide humanitaire et préparer les contours d’une administration civile dans l’enclave, conformément au plan américain. De gigantesques posters résumant ce dernier seraient affichés dans les couloirs. Installé dans le bâtiment qui abritait autrefois l’organisation humanitaire controversée Gaza Humanitarian Foundation (GHF) – qui a annoncé fin novembre la cessation de ses activités –, le centre ressemble, selon The Guardian, à une « start-up dystopique » où diplomates, logisticiens, officiers américains, israéliens, britanniques, émiratis et autres partenaires évoluent dans une atmosphère décrite comme tendue et opaque.
Le quotidien britannique insiste notamment sur le manque de transparence entourant les mécanismes de coordination de l’aide humanitaire. Alors que plusieurs sources citées par la presse internationale avaient récemment affirmé que les États-Unis avaient la main haute sur l’acheminement de l’aide à Gaza, The Guardian souligne au contraire qu’Israël conserve la maîtrise totale de ce qui entre dans l’enclave. « Israël demeure la main, et le CCMC est devenu le gant posé sur cette main », résume un responsable américain cité par le quotidien. Or le CCMC avait été décrit, surtout aux États-Unis, comme un dispositif majeur censé permettre à l’armée américaine de contrôler les flux humanitaires. Sur le terrain, les logisticiens américains auraient vite compris que les obstacles étaient avant tout politiques et non techniques, en vue d’asphyxier l’enclave.
Des objets essentiels restent ainsi interdits d’entrée à Gaza car considérés officiellement par Tel-Aviv comme « à double usage », comme les piquets de tente, du papier ou encore certains produits de purification d’eau. Signe de l’absence de réelle marge de manœuvre américaine sur le dossier, plusieurs dizaines d’experts du pays ont déjà quitté le centre, leur mission « technique » étant officiellement achevée. Ces révélations interviennent alors que les agences de l’ONU et de multiples organisations humanitaires accusent l’État hébreu de freiner ou bloquer les livraisons de vivres, de médicaments et d’équipements essentiels, à l’heure où la famine progresse dans plusieurs régions du réduit palestinien.
Les tensions apparentes entre Washington et Tel-Aviv s’ajoutent par ailleurs à d’autres rapports récents, notamment publiés par le quotidien israélien Haaretz, faisant état de désaccords répétés entre officiers des deux pays sur l’application de la trêve et l’autorisation de convois humanitaires. En parallèle, l’envoyé américain à l’ONU Mike Waltz, parti dimanche dernier pour la Jordanie avant de se rendre en Israël, a rappelé ces derniers jours que Washington reste déterminé à soutenir la mise en œuvre du plan Trump et l’acheminement de l’aide vitale.
L’exclusion palestinienne au cœur des inquiétudes
The Guardian rappelle par ailleurs que malgré son mandat ambitieux, aucun acteur palestinien – ni Autorité palestinienne, ni représentants de la société civile, ni organisations humanitaires locales – ne participe aux travaux du CCMC. Des tentatives d’inclure des experts palestiniens via visioconférence auraient même été entravées par des responsables israéliens. Un document de planification consulté par le quotidien britannique éviterait jusqu’à employer les mots « Palestine » ou « Palestinian », leur préférant l’appellation « Gazans ». De quoi faire craindre à plusieurs diplomates et humanitaires interrogés un risque de complicité dans des politiques potentiellement contraires au droit international humanitaire, alors que le dispositif ambigu mêle opérations militaires et coordination humanitaire, fonctionne sans mandat international clair et planifie l’avenir d’un territoire occupé en excluant ceux qui y vivent.
Face à ce constat, plusieurs sources estiment que l’influence du CCMC pourrait rapidement diminuer, à mesure que les divergences politiques se multiplient. « L’armée américaine n’est pas au cœur de ce dossier, appuie un responsable. Nous sommes désormais dans le champ politique. » Des développements qui renforcent un sentiment, largement partagé dans les cercles diplomatiques occidentaux, selon lequel l’administration Trump ne dispose pas de stratégie durable pour Gaza, au-delà du maintien de la trêve et d’un effort minimal de stabilisation.



