Yiyun de Cosey, Le Lombard, 2025, 112 p.
Le nouvel album de Cosey s’intitule sobrement et mystérieusement Yiyun. Sa couverture, dans ce qu’il convient désormais d’appeler « des bleus et jaunes Cosey », est toute en synthèse : silhouettes noires découpées sur fonds unis, et deux personnages qui s’observent.
Tout commence en Suisse dans les Alpes vaudoises, dans les années 1990. Un décor familier aux lecteurs de Cosey, qui y situa également, il y a plus de trente-cinq ans, l’un de ses albums les plus marquants, À la recherche de Peter Pan.
Au début de Yiyun, Urs est un jeune adolescent. Lors d’une séance de ski en station alpine, il aperçoit une jeune fille qui lui rappelle fortement Miss Wu, personnage d’aviatrice chinoise rebelle d’une bande dessinée qui le passionne. Mais la skieuse, bien sûr, n’est pas Wu : elle s’appelle Mei. Au fil des croisements de leurs slaloms sur la neige, un lien s’installe entre eux. Il se cristallise un soir d’hiver, lorsqu’un télésiège bloqué les tient des heures durant au-dessus du vide, dans un de ces moments suspendus (c’est le cas de le dire) que Cosey sait mettre en scène.
Sur soixante-dix planches, l’auteur déploie l’histoire de ce lien qui se transforme au gré des années, au fil des retours de Mei et des voyages d’Urs. Ce qui commence comme une chronique presque quotidienne s’enrichit peu à peu de zones d’ombre et de mystères. Le récit s’ouvre alors sur la Grande Histoire et, en particulier, sur les conséquences de la politique de l’enfant unique en Chine, qui vient soudain éclairer les choix et les absences de Mei.
Comme toujours chez Cosey, le contexte politique et géographique ne constitue qu’un arrière-plan. L’essentiel demeure l’intimité de deux individus et leur manière d’être au monde. Yiyun est une histoire d’amour avant d’être une intrigue.
La narration balance avec finesse entre les dialogues des deux personnages, dont les réparties sont aussi malines qu’affectives et une voix off constante (celle des pensées d’Urs) qui laisse l’espace à l’auteur de vagabonder au gré des considérations qui lui tiennent à cœur.
L’album est d’ailleurs à sa façon une déclaration d’amour à la bande dessinée. Dans le prolongement de l’ode aux récits visuels que Cosey avait proposée dans son album Zeke raconte des histoires, dans lequel le personnage principal racontait des histoires à coups de diapositives dont le sens changeait selon le contexte, Cosey confie cette fois à Urs un métier étonnant : il fabrique des images en papier découpé. Le rapprochement avec le dessin de bande dessinée s’impose. Le trait souvent anguleux de Cosey, son goût pour les masses noires, son sens de la simplification trouvent un écho direct dans le graphisme propre au papier découpé.
Deux introductions enrichissent le livre : la première, signée Pierre Mottier, retrace l’histoire de la tradition du papier découpé et son héritage ; la seconde, une bande dessinée de l’autrice Maou, apporte un témoignage personnel sur l’expérience de la politique de l’enfant unique.