Critiques littéraires Récits

Grandir dans les antichambres des enfers

Grandir dans les antichambres des enfers

D.R.

Enfant brûlée cherche le feu de Cordelia Edvardson, traduit du suédois par Anna Gibson, Christian Bourgois, 2025, 202 p.

Nous sommes en 1943 à Berlin dans un obscur bureau de la Gestapo. Il y a là un petit fonctionnaire moustachu, la célèbre romancière Elisabeth Langgässer et sa fille Cordelia âgée de 14 ans. C’est cette dernière, l’enfant brûlée, celle qui raconte la terrifiante histoire. La sienne. Dans le livre, elle parle d’elle-même à la troisième personne. Elle se désigne comme « l’enfant » ou « la fillette ».

Pourquoi l’écrivaine et l’enfant ont-elles été convoquées ? La mère n’est-elle pas une fervente admiratrice de Hitler ? En 1936, elle a même envoyé un courrier pour supplier qu’on la réintègre dans la Chambre de la culture du Reich dont elle a été exclue. Quant à Cordelia, c’est une fervente catholique, comme l’est aussi sa mère, adorée au point que lorsqu’elle la voit écrire, cela lui inspire « la même vénération que le moment d’élévation à la messe ».

Mais aux yeux de la bureaucratie du IIIe Reich, cela ne compte pas. Car Elisabeth Langgässer est demi-juive. Heureusement, son remariage avec un non-juif lui épargne, au regard des lois raciales, d’être déportée. En revanche, la fillette est trois quarts juive, ce qu’elle ignore bien qu’elle ait depuis toujours senti qu’elle « n’était pas comme les autres ». Ce qui la condamne à porter l’étoile jaune, puis à faire partie d’un convoi en partance vers l’Est. Vers un camp de la mort.

Pour la soustraire à la menace, ses parents ont l’idée de la faire adopter par un couple espagnol. Mais l’administration nazie ne renonce jamais. C’est pourquoi l’hideux fonctionnaire a convoqué la mère et son enfant auxquelles il propose un marché d’une cruauté infinie : soit Cordelia accepte la double nationalité, et dans ce cas, elle retombe sous la coupe de la loi allemande, soit elle renonce à sa nationalité allemande et c’est sa mère, coupable d’avoir organisé son adoption pour la soustraire à cette loi, qui sera poursuivie pour « trahison ».

Le papier est déjà prêt. Si la fillette le signe, elle se condamne mais sauve sa mère qui n’aura commis qu’une faute vénielle : « En jetant un coup d’œil à sa mère, elle croisa cette fois son regard, le regard de ses beaux yeux bruns qui étaient capables de briller de façon ensorcelante mais qui étaient à présent emplis d’une impuissante douleur muette. Personne ne parla. Aucune parole n’était nécessaire, il n’y avait rien à ajouter, aucune ombre de choix, d’ailleurs, elle n’avait jamais eu le moindre choix, elle était Cordelia, celle qui tenait serments et promesses (…) et jamais elle n’avait été aussi proche du cœur de sa mère. Les mots eurent du mal à franchir ses lèvres, sa gorge nouée faisait barrage, mais pour finir elle réussit à les articuler. Oui, je vais signer. »

Cette mère qui précipite sa fille dans l’enfer a quelques excuses – deux autres enfants à élever. « Repu et satisfait, le dragon redevint un fonctionnaire presqu’aimable qui l’informa (Cordelia, ndlr) en guise d’adieu : ‘‘vous pouvez maintenant aller dans le bureau d’en face récupérer une nouvelle étoile. Elle coûte cinquante pfennigs.’’ »

Cordelia sait qu’un jour ou l’autre le dragon viendra la chercher. Destination les camps de la mort. En attendant, elle survit à l’hôpital juif d’Oranienburger Strasse, une antichambre de l’enfer où « la Gestapo parquait les quelques juifs qui subsistaient dans la ville et qu’on souhaitait pour diverses raisons épargner encore un peu ». Elle s’y trouve en compagnie d’adolescents promis au même destin, tous des « demi-juifs baptisés », qui servent d’auxiliaires à la machine de mort nazie. Elle couche avec certains, même si elle n’est encore qu’une fillette mais ni le péché ni la culpabilité n’ont cours dans ce lieu où les damnés de Berlin ont échoué. « Tout le monde couchait avec tout le monde, les armoires de la pharmacie centrale étaient vides depuis longtemps, les cigarettes faisaient l’objet d’un florissant marché, rumeurs et ragots se colportaient à la vitesse du vent au jüdische Mundfunk, la ‘‘radio juive du bouche à oreille’’, et on vivait, survivait ainsi jusqu’au prochain convoi, puis au suivant… Nul besoin qu’une main surnaturelle s’emploie à tracer le message en lettres de feu sur le mur, le rappel quotidien était là, inscrit à même la chair et l’os, sur les uniformes noirs des SS et les imperméables de la Gestapo, cette vision familière mais toujours aussi terrifiante, est-ce moi qu’ils viennent chercher cette fois-ci ? »

Bientôt, il lui faudra partir pour le camp de Theresienstadt. Hanz et Heinz, les adolescents dont elle partageait le lit, viendront la conduire « d’une main douce et ferme » jusqu’au service où l’on parque les malades mentaux et les futurs déportés. « Debout, derrière la fenêtre grillagée de la petite pièce où ils l’avaient enfermée, elle pleurait et lançait des appels déchirants. Quelqu’un devait prévenir ses parents. Elle voulait leur dire au revoir ! » Ceux-ci viendront juste avant son départ et, dira sa mère, ils la trouveront « parfaitement maîtresse d’elle-même et, oui, j’irais même jusqu’à dire joyeuse et confiante… Finalement, elle ne partait que pour Theresienstadt. » Quels mots terribles !

Après ce sera Auschwitz où elle est affectée au Schreibstube, le « bureau ». Soit un sursis mais à quel prix : elle doit assister aux sélections du Dr Mengele et de la surveillante en chef Maria Mandl, « le roi et la reine du royaume de morts » et de noter le matricule de celles qui vont être gazées. « Elle se déplaçait au milieu d’un brouillard gris. Gris le visage des détenus, grises leurs loques, grise la soupe aqueuse, gris le pain, d’une grisaille muette qui l’eût étranglée de ses longs doigts maigres et gris s’il n’y avait eu, par contraste, la noirceur étincelante des seigneurs. L’uniforme impeccable de Mengele, ses bottes noires étincelantes, un seul coup de pied appliqué au bon endroit sur le réseau bleuté de la tempe pouvait tuer un être humain. Elle le savait d’expérience. »

Elle raconte ce que les jeunes juives du Schreibstube sont contraintes de faire sous le regard de Mengele, comme détacher les nourrissons des bras de leurs mères. Quand il s’agit d’une grande sœur, elles auraient voulu hurler : « Tu es jeune, sans un marmot dans les bras, tu as une chance de survivre. Comme moi ! Paie le prix et survis ! Comme moi ! »

Cordelia survivra. La guerre s’achève. Des infirmiers suédois la découvrent mourante dans un wagon. Elle croit, à cause de leurs blouses blanches, qu’ils sont des anges venus la conduire au paradis. Mais on ne quitte jamais Auschwitz. Il lui faudra quarante ans pour qu’elle écrive son histoire, pour qu’elle cesse d’être la « détenue N°A3709 », le numéro tatoué sur son bras, mais à nouveau Cordelia.

La littérature concentrationnaire a produit, on le sait, de purs chefs-d’œuvre. Ce récit en est un. Par l’histoire qu’il raconte, la puissance de la langue, la quête de la vérité fut-elle insoutenable, par cette rencontre entre l’intime et l’infâme mais d’abord par son humanité. Dans l’abjection la plus totale, la grâce peut survenir, un soldat qui lui donne un ognon avant d’être sévèrement puni, une prostituée qui l’appelle par son prénom. Tout nous est conté sans la moindre plainte.

Cordelia Edvardson prendra la nationalité suédoise, deviendra journaliste, correspondante en Israël. Pendant la guerre de Kippour, elle comprend qu’elle est chez elle. « Mon identification à ce peuple et à son histoire ne trouve pas ses racines en Judée-Samarie, mais à Auschwitz… Il faut rester loyal à ce à quoi on peut être loyal : à la douleur et à la souffrance des deux côtés, israélien et palestinien. »


Enfant brûlée cherche le feu de Cordelia Edvardson, traduit du suédois par Anna Gibson, Christian Bourgois, 2025, 202 p.Nous sommes en 1943 à Berlin dans un obscur bureau de la Gestapo. Il y a là un petit fonctionnaire moustachu, la célèbre romancière Elisabeth Langgässer et sa fille Cordelia âgée de 14 ans. C’est cette dernière, l’enfant brûlée, celle qui raconte la terrifiante histoire. La sienne. Dans le livre, elle parle d’elle-même à la troisième personne. Elle se désigne comme « l’enfant » ou « la fillette ».Pourquoi l’écrivaine et l’enfant ont-elles été convoquées ? La mère n’est-elle pas une fervente admiratrice de Hitler ? En 1936, elle a même envoyé un courrier pour supplier qu’on la réintègre dans la Chambre de la culture du Reich dont elle a été exclue. Quant...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut