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Culture - Théâtre

Au théâtre Monnot, une pièce dédiée à « tous les Libanais arrachés à leur pays »

Avec Tarbouche jeddeh maallak, au-delà de l'histoire d'amour, ce sont aussi la séparation, l’exil et la mémoire traumatique qui se racontent sur scène.

Au théâtre Monnot, une pièce dédiée à « tous les Libanais arrachés à leur pays »

Sous les lampions tarbouches, un duo d'acteurs campant deux versions identitaires libanaises. Photo fournie par Marwa Khalil

Ils se sont rencontrés dans un abri, ont joué à collectionner les douilles vides des francs-tireurs, ont appris à distinguer dès leur plus jeune âge les départs des arrivées… des obus. Ensemble, ils ont affronté la peur et cultivé leur instinct de survie. Jusqu’au jour où elle est partie se réfugier à l’étranger, devenant une « expatriée », une « binationale », tandis que lui s’est irrémédiablement ancré dans cette terre…

C’est l’histoire de Hala et d’Ibrahim, celle d’un amour qui tente de survivre dans un Liban constamment mis à l’épreuve par la guerre et ses corollaires : la séparation, l’exil, la mémoire traumatique, les divergences culturelles et cet attachement au pays vécu différemment par celle qui est partie et celui qui est resté.

Dans Tarbouche jeddeh maallak, à l’affiche du théâtre Monnot les 26, 27, 28 et 29 novembre*, Marwa Khalil et Junaid Zeineldine interprètent avec talent ce duo amoureux, incarnant deux versions d’une identité libanaise ballotée entre désir d’enracinement et nécessaire émigration.

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De départs en retrouvailles impossibles

De la petite fille angoissée à la jeune femme moderne, éternellement en quête d'une stabilité qu'elle ne trouve ni à Paris, ni à Montréal, ni à Dubaï, Hala est le stéréotype de la Libanaise de l’étranger. Toujours rattrapée par ce pays qu'elle emporte partout en elle et vers lequel elle revient à chaque accalmie, à chaque trêve, avec le désir de renouer le lien perdu, incarné à ses yeux par Ibrahim, son complice du temps de l’enfance. Ce dernier est lui aussi un stéréotype. Celui du « m’en fichiste, débrouillard, résilient » typique au « survivor » libanais qu'il est devenu à l'âge adulte.

Marwa Khalil, alias Hala, coautrice, actrice et productrice de la pièce « Tarbouche jeddeh maalak »... Photo fournie
Marwa Khalil, alias Hala, coautrice, actrice et productrice de la pièce « Tarbouche jeddeh maalak »... Photo fournie

Romantique, la jeune femme veut croire que leur amour peut tout surmonter, quand bien même chacun d’eux a évolué dans une direction différente. Elle tentera de faire fi de leurs divergences, de l’instabilité chronique d’une société enchainant les guerres, les crises et les tragédies, de s’adapter à ses changements... Mais chacun de ses retours plein d’espoir finira par se teinter de désillusion.

De l’humour, plutôt que du pathos

Métaphore des retrouvailles impossibles entre Libanais ? Entre Libanais de l’étranger et le Liban ? Un pays qui semble se dérober sans cesse sous les pieds de ses enfants. Tarbouche jeddeh maallak est « dédiée à tous les Libanais qui ont été arrachés à leur pays », déclare Marwa Khalil, la comédienne, productrice et coauteure avec Riad Chirazi de cette comédie romantique qui, sous le rire, à profusion, déploie une subtile réflexion sur les fragmentations de notre identité libanaise.

Junaid Zeineldine, alias Ibrahim, un acteur et imitateur de talent. Photo fournie par Marwa Khalil
Junaid Zeineldine, alias Ibrahim, un acteur et imitateur de talent. Photo fournie par Marwa Khalil

Écrite à quatre mains – chacun des coauteurs apportant sa perspective de Libanaise de l’étranger et de Libanais du dedans –, la pièce évite intelligemment l'écueil du pathos larmoyant. Car si les allers-retours de Hala renvoient, tristement, à l’énumération de la succession de tragédies vécues par nos compatriotes depuis les premières années de la guerre de 1975 jusqu’aux tout derniers bouleversements, explosions et conflits, c’est par des scènes d’une intense drôlerie que les auteurs ont choisi d’en parler.

Synergie des acteurs et scénographie qui fait sens

Le duo d’acteurs opère avec une belle synergie. Si l’interprétation de Marwa Khalil sent le vécu, elle est teintée d'une saine dose d’autodérision, qui s’accorde parfaitement avec la sarcastique note qui ressort du jeu de Junaid Zeineldine. Acteur, imitateur, habitué du stand-up, ce dernier passe aussi, avec une fascinante fluidité, du rôle central à une petite galerie de portraits brossant « en couleurs locales » des personnages comiques aux origines et accents divers.

Et puis il y la mise en scène de Riad Chirazi qui sert parfaitement le propos en s'appuyant, notamment, sur une scénographie légère et créative, où chaque élément fait sens. À l’instar de ces fantomatiques rideaux blancs qui descendent du plafond, évocateurs de ces toiles blanches avec lesquels les Libanais prenaient soin d’envelopper les meubles de leurs maisons avant de les quitter. Ils symbolisent ici les différents épisodes de troubles et leur fluctuante mémoire qui hantent les esprits.

Il y a aussi cette guirlande de petits tarbouches rouges se balançant en permanence au-dessus de la tête des comédiens. Élément identitaire par excellence, ce couvre-chef traditionnel des pays du Levant renvoie à cette fameuse saillie lancée aux Libanais jugés trop occidentalisés : « Chou, tarbouch jeddik ou jeddak maallak bel tour Eiffel ? » (Ton grand-père a-t-il accroché son tarbouche à la tour Eiffel, par hasard ?) Une interrogation qui résume toute la problématique de la pièce : où se situe la fierté d'être libanais lorsque l'identité se fragmente entre l'ici et l'ailleurs ?

Du temps de l'enfance à l'âge adulte, une histoire d'amour tourmentée par les troubles du Liban. Photo fournie par Marwa Khalil
Du temps de l'enfance à l'âge adulte, une histoire d'amour tourmentée par les troubles du Liban. Photo fournie par Marwa Khalil

Dans le registre d’un théâtre libanais contemporain porté à l’exploration de la mémoire collective, rarement une pièce n’aura su évoquer les plaies béantes d’une population et d’un pays défragmentés avec autant de justesse dans le dosage entre légèreté apparente et gravité sous-jacente. On en sort à la fois ravi, diverti, le sourire largement accroché aux lèvres et néanmoins, avec un pincement au cœur. Celui qu'on ne peut pas ne pas ressentir face à cet inventaire par le rire de cinquante ans de cycles de troubles et de violences, d’attachement, d’arrachements et d’espoirs déçus.

Sous le vernis de la comédie romantique, voilà une vibrante réflexion sur cet amour impossible, viscéral et tourmenté, que tout Libanais entretient avec le pays du Cèdre. Tarbouche jeddeh maallak revient, après un passage au théâtre Tournesol et au Casino du Liban, sur les planches du théâtre Monnot (où elle avait été créée en septembre dernier) pour quatre représentations seulement. Quatre occasions de se rattraper pour ceux qui ne l’ont pas encore vue.

*Du 26 au 29 novembre, à 20h30. Billets disponibles via Antoine Ticketing, dans les librairies Antoine et au théâtre Monnot. Réservations au 70-62 62 00.

Ils se sont rencontrés dans un abri, ont joué à collectionner les douilles vides des francs-tireurs, ont appris à distinguer dès leur plus jeune âge les départs des arrivées… des obus. Ensemble, ils ont affronté la peur et cultivé leur instinct de survie. Jusqu’au jour où elle est partie se réfugier à l’étranger, devenant une « expatriée », une « binationale », tandis que lui s’est irrémédiablement ancré dans cette terre…C’est l’histoire de Hala et d’Ibrahim, celle d’un amour qui tente de survivre dans un Liban constamment mis à l’épreuve par la guerre et ses corollaires : la séparation, l’exil, la mémoire traumatique, les divergences culturelles et cet attachement au pays vécu différemment par celle qui est partie et celui qui est resté.Dans Tarbouche jeddeh maallak, à l’affiche du...
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À voir absolument!

SALEH KAYALI Zeina

17 h 09, le 25 novembre 2025

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  • À voir absolument!

    SALEH KAYALI Zeina

    17 h 09, le 25 novembre 2025

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