Le siège d'EDL, à Beyrouth le 3 janvier 2025. Photo d'archives L'Orient-Le Jour/Philippe Hage Boutros.
Le bras de fer entre Karim Khayyat, président de Middle East Power (MEP) – une compagnie libanaise chargée d’opérer les centrales électriques de Zouk et de Jiyé –, et Électricité du Liban (EDL) a franchi un nouveau seuil de tension ces derniers jours, dans un dossier où les accusations fusent de toutes parts.
D’un côté, EDL accuse Karim Khayyat de mener une campagne médiatique recourant à des méthodes peu éthiques via la chaîne al-Jadeed, dirigée par son père Tahsine Khayyat, propriétaire de ce média, afin de reléguer au second plan l’enquête judiciaire lancée à son encontre à la suite d’une plainte pour falsification de documents déposée par le fournisseur public contre lui.
EDL a publié deux communiqués en moins d’une semaine, dont le dernier jeudi, pour faire passer son message. Dans ce deuxième communiqué, le fournisseur public répond également à de nouvelles accusations portées contre lui dans un reportage diffusé la veille par al-Jadeed, accusant son directeur Kamal Hayek d’avoir gaspillé des fonds publics en faisant, sans raison valable, payer l’électricité moins cher à certaines entreprises locales — le reportage cite notamment le cimentier Sibline. Nous n’avons pas été en mesure de confirmer les informations apportées par al-Jadeed ni les documents présentés dans le reportage pour étayer ses accusations.
En face, Karim Khayyat dénonce, lui aussi via al-Jadeed, « une campagne médiatique » lancée par EDL, assurant que l’objectif est d’écarter sa société de futurs appels d’offres susceptibles de remettre en jeu les contrats de gestion des centrales qu’elle assure depuis 2016.
Hayek enregistré
Une semaine plus tôt, la chaîne avait diffusé une autre vidéo prétendant révéler un enregistrement de Kamal Hayek lors de ce qui semble être une réunion, que le média qualifie de « manipulateur », dans lequel une voix présentée comme la sienne évoque « une campagne d’incitation systématique » contre Karim Khayyat. « Que personne ne menace personne. La MTV est prête, et la OTV aussi… il ne reste qu’à les activer », l’entend-on dire.
Dans son dernier communiqué, EDL estime que l’enregistrement en question est « tronqué, inaudible et incompréhensible » et s’interroge sur l’éthique des moyens employés par MEP pour parvenir à ses fins. « MEP enregistre-t-elle secrètement les conversations de tous ses interlocuteurs officiels, entreprises, contractants et sous-traitants, au Liban comme dans les pays arabes et/ou étrangers, pour les exploiter de manière sélective et tronquée ? » a lancé le fournisseur.
Réfutant toutes les accusations portées contre sa direction, EDL réitère également son appel à Karim Khayyat et à sa société MEP « de cesser d’utiliser la chaîne al-Jadeed pour faire pression sur des fonctionnaires et influencer la justice ». L’office public « les exhorte de se mettre à la disposition de la justice ».
Contacté, le ministre de l'Énergie et de l'Eau, Joe Saddi, n'a pas souhaité commenter l'affaire, estimant que c'est à la justice de faire la lumière sur les accusations des deux parties. Il a également indiqué que le ministère se préparait à lancer le processus de renouvellement du conseil d'administration d'EDL — à l'exception du poste de directeur général, qui est désigné par le Conseil des ministres.
Une source à EDL a noté de son côté que les deux centrales gérées par MEP — qui fonctionnent en sous-régime vu qu'EDL n'a pas les moyens d'acheter suffisamment de carburant pour faire tourner tout son parc à pleine capacité — ne sont pas affectées par l'affaire.
La plainte lancée par EDL contre Karim Khayyat s'inscrit dans une affaire qui remonte au moins au 20 octobre dernier et un signalement déposé par EDL auprès du parquet de la Cour de cassation contre MEP, pour suspicion de falsification et de détournement de fonds publics. En vertu d’un contrat signé avec EDL, la société détenue à 85 % par Karim Khayyat est chargée de l’exploitation et de la maintenance des centrales de Zouk et de Jiyé, en collaboration avec l’entreprise allemande Everllence (anciennement MAN), fabricante des moteurs. Le contrat stipule que la société allemande doit superviser directement les travaux de maintenance générale exécutés par la société libanaise.
Faux rapport
Selon les informations des médias locaux, MEP aurait remis à EDL deux rapports datés des 3 et 20 juin 2025, censés attester de travaux de maintenance supervisés à distance par la société allemande Everllence, ce qui a permis au prestataire d’obtenir 4,7 millions d’euros, soit plus de 5 millions de dollars. Mais EDL aurait soupçonné une falsification des documents, Everllence ayant nié avoir émis le procès-verbal du 20 juin, renforçant les soupçons.
Dans un communiqué publié vendredi, EDL a affirmé que « la société allemande Everllence (…) nous a informés que le document présenté en son nom par MEP n’avait pas été signé par elle, qu’elle n’en avait aucune connaissance et qu’il ne pouvait donc pas provenir de cette société ». L’institution estime qu’il existe ainsi « un soupçon clair de falsification et d’usage de faux », rappelant qu’un document « falsifié » a conduit à la dépense de plusieurs millions de dollars de fonds publics, ce qui l’a poussée à saisir la justice.
Cette polémique s’ajoute au bilan des différentes affaires liées à EDL dans lesquelles MEP a été au moins pointée du doigt, soit par le fournisseur, soit par des tiers, comme lors du black-out de 2024, ou encore lors de l’arrestation temporaire et sans conséquence du représentant de la société Karpowership — le gestionnaire des anciens navires-centrales qui étaient amarrés à Zouk et Jiyé de 2013 à 2021 — un autre contrat polémique.



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08 h 19, le 28 novembre 2025