Rechercher
Rechercher

Moyen-Orient - Analyse

Pourquoi la visite de Chareh à Washington a été moins flamboyante que prévu

Malgré la symbolique du moment, le président intérimaire syrien a été accueilli en toute discrétion, les annonces attendues s’avérant finalement plus mesurées qu’espéré.

Pourquoi la visite de Chareh à Washington a été moins flamboyante que prévu

Cette photo diffusée par l'agence de presse officielle syrienne SANA le 10 novembre 2025 montre le président syrien Ahmad el-Chareh (à gauche), aux côtés du président américain Donald Trump, au cours de leur rencontre à la Maison-Blanche, à Washington DC. SANA/AFP

Tout semblait indiquer que la visite d’Ahmad el-Chareh à la Maison-Blanche, lundi 10 novembre, marquerait un tournant. Trois jours avant sa rencontre avec le président américain Donald Trump dans le Bureau ovale, l’ex-jihadiste devenu chef de l’État syrien avait été retiré de la liste noire américaine des terroristes. Une victoire obtenue au lendemain de la levée, sous l’impulsion de Washington, des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU à son encontre – une mesure lui ouvrant désormais la voie à des déplacements sans dérogation et perçue comme un prélude à la signature de l’intégration de la Syrie dans la coalition internationale contre l’État islamique (EI). 

Accueil en toute discrétion

Moins d’un an après son arrivée au pouvoir, Ahmad el-Chareh, premier chef de l’État syrien à être reçu à la Maison-Blanche depuis l’indépendance du pays, peut désormais se targuer d’avoir rencontré à trois reprises Donald Trump. Leur premier échange, en mai dernier à Riyad, en marge de la tournée du dirigeant républicain dans le Golfe, avait d’ailleurs marqué les esprits : le président américain avait laissé transparaître une certaine estime pour le dirigeant syrien, qualifié de « dur » et de « séduisant ». À cette occasion, Washington avait annoncé la suspension provisoire de la plupart des sanctions imposées à Damas sous le régime Assad dans le cadre de la loi César, promulguée lors du premier mandat Trump en 2019, pour pénaliser toute institution ou individu traitant avec le pouvoir déchu. Une manière de donner une « chance » aux nouvelles autorités, avait à l’époque affirmé Donald Trump. Sensible aux signaux venus de Riyad et d’Ankara, ce dernier a ainsi largement contribué à la réhabilitation internationale du nouvel homme fort de Syrie – sur la tête duquel pesait encore, jusqu’en décembre dernier, une prime de dix millions de dollars offerte par les États-Unis.

Lire aussi

Les US et la lutte contre le « terrorisme » : un partenariat avec Chareh et un encerclement du Hezbollah

Accueilli aujourd’hui comme un dirigeant légitime aux yeux des capitales occidentales, Ahmad el-Chareh n’en a pas moins été reçu dans la plus grande discrétion. Le président intérimaire syrien a accédé au bâtiment par une entrée latérale, à l’abri des médias, sans le cérémonial habituellement réservé aux dirigeants étrangers, ni accueil sur le perron par son hôte. À l’issue de son entretien de près d’une heure et demie avec Donald Trump, la presse n’a pas été admise dans le Bureau ovale et les photos de la rencontre ont tardé à être diffusées. « Trump est peut-être prudent en raison du passé de Chareh », a suggéré sur son compte X Asli Aydintasbas, chercheuse associée au groupe de réflexion américain Brookings Institution, en allusion à son passé jihadiste. « Il s’agit là d’un message subtil de la Maison-Blanche : c’est une relation assortie de certaines réserves et conditions », a pour sa part estimé sur le réseau social Mohammad Salih, chercheur principal non résident au Foreign Policy Research Institute. 

« Tout cela appartient au passé »

Une précaution sans doute jugée nécessaire par Donald Trump pour ne pas heurter une partie de la base MAGA (« Make America Great Again »), encore réticente à l’idée de voir l’ancien jihadiste bénéficier d’une confiance totale des États-Unis. À défaut d’avoir obtenu la levée complète des sanctions américaines prévues par la loi César, le président intérimaire, pressé de relancer l’économie, s’est vu accorder, après sa visite, une nouvelle suspension de 180 jours de la plupart de ces restrictions, déjà gelées en mai. Leur levée définitive reste suspendue à l’approbation du Congrès, où la résistance persistante de plusieurs élus républicains continue de peser.

Lire aussi

Les enjeux de l’intégration de la Syrie à la coalition internationale contre l’EI

La veille de sa venue à la Maison-Blanche, Ahmad el-Chareh s’est notamment entretenu avec Brian Mast, élu républicain de Floride à la Chambre des représentants et figure influente de l’aile du parti opposé à la levée des sanctions. Ce dernier a déclaré avoir eu avec le président intérimaire « une longue et sérieuse conversation sur la manière de construire un avenir pour le peuple syrien, libéré de la guerre, de Daech et de l’extrémisme », ajoutant que son interlocuteur lui avait fait part de son souhait de « se libérer du passé, de mener une noble cause pour son peuple et son pays, et d’être un grand allié des États-Unis ». Dans un geste destiné à rassurer les élus américains encore prudents, le président intérimaire a profité d’une interview exclusive sur la chaîne Fox News, à l’issue de son entretien avec Donald Trump, pour marquer sa prise de distance avec son passé au sein d’el-Qaëda. « Je pense que tout cela appartient au passé », a-t-il affirmé, en réponse à une question sur l’éventuelle mention de ce sujet lors de la rencontre à la Maison-Blanche, ajoutant qu’il comptait ramener en Syrie une casquette MAGA offerte par le président américain. 

Question kurde

Comme largement anticipé, Ahmad el-Chareh a en outre fait de la Syrie le 90e membre de la coalition internationale menée par les États-Unis contre l’État islamique. Mais une fois de plus, cette adhésion reste plus mesurée que prévu. Peu après l’annonce, le ministre syrien de l’Information, Hamza al-Moustapha, a précisé sur X que l’accord était à vocation politique, sans volet militaire pour l’heure. Un choix qui pourrait refléter la volonté du président intérimaire d’éviter de s’aliéner les courants les plus radicaux de sa base. Mais aussi, et probablement surtout, les blocages persistants dans les négociations entre Damas et les Forces démocratiques syriennes (FDS, à dominante kurde), alliées historiques de Washington dans la lutte antijihadiste, qui contrôlent une large partie du nord-est du pays et les prisons où sont détenus les combattants de l’EI et leurs familles.

Si les États-Unis ont multiplié au cours des derniers mois les efforts diplomatiques et joué les médiateurs pour favoriser l’intégration des forces kurdes au sein du pouvoir central syrien, l’accord de principe conclu le 10 mars entre Ahmad el-Chareh et le chef des FDS, Mazloum Abdi, est resté lettre morte, alors que les forces kurdes exigent notamment des garanties supplémentaires pour leur sécurité, invoquant les massacres perpétrés au printemps et à l’été derniers contre les minorités alaouite et druze. Peu d’informations ont filtré sur les discussions autour de l’accord mais, selon Hamza al-Moustapha, la question aurait été abordée lors de la rencontre entre les dirigeants américain et syrien. Et la présence surprise, au cours de cette même réunion, du ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, ne doit sûrement rien au hasard, alors qu’Ankara voit dans l’entité kurde autonome une menace directe à sa sécurité nationale et aurait exercé une pression en faveur du ralliement de Damas à la coalition internationale. À cet égard, la présence de Hakan Fidan laisse penser que Donald Trump compte en partie sur la Turquie, alliée des nouvelles autorités, pour jouer un rôle d’intermédiaire dans la gestion du dossier syrien. 

Lire aussi

Troupes américaines près de Damas : « Cela ferait des États-Unis l'acteur le plus puissant en Syrie »

Le jour de l’entrevue, le ministère syrien des Affaires étrangères a d’ailleurs déclaré qu’une réunion trilatérale exceptionnelle s’était tenue à Washington entre les chefs de la diplomatie turc, syrien et américain, au cours de laquelle ces derniers ont convenu de mettre en œuvre un plan visant à intégrer les FDS dans l’armée syrienne, a relaté le média turc proche du pouvoir Daily Sabah. Reste à savoir si ces annonces se traduiront concrètement sur le terrain. Et si, plus largement, les derniers pas du pouvoir syrien vers l’orbite américaine, notamment après les récentes révélations de l’agence Reuters sur une future présence militaire des États-Unis près de Damas, seront suivis de succès plus tangibles pour le dirigeant syrien, Washington espérant arracher rapidement un accord sécuritaire entre Israël et la Syrie et paver la voie à une normalisation des relations.

Tout semblait indiquer que la visite d’Ahmad el-Chareh à la Maison-Blanche, lundi 10 novembre, marquerait un tournant. Trois jours avant sa rencontre avec le président américain Donald Trump dans le Bureau ovale, l’ex-jihadiste devenu chef de l’État syrien avait été retiré de la liste noire américaine des terroristes. Une victoire obtenue au lendemain de la levée, sous l’impulsion de Washington, des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU à son encontre – une mesure lui ouvrant désormais la voie à des déplacements sans dérogation et perçue comme un prélude à la signature de l’intégration de la Syrie dans la coalition internationale contre l’État islamique (EI). Accueil en toute discrétionMoins d’un an après son arrivée au pouvoir, Ahmad el-Chareh, premier chef de l’État syrien à être...
commentaires (2)

Par respect pour le congrès qui n'a pas encore levé définitivement les sanctions, Trump ne pouvait recevoir Al Chareh par la grande porte, c'est évident. Il n'empêche que cette rencontre est certainement capitale pour l'avenir de la Syrie. En espérant pour commencer en voir les premiers effets sur le sud syrien toujours occupé par Israël...

Axelle Motte

01 h 03, le 14 novembre 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Par respect pour le congrès qui n'a pas encore levé définitivement les sanctions, Trump ne pouvait recevoir Al Chareh par la grande porte, c'est évident. Il n'empêche que cette rencontre est certainement capitale pour l'avenir de la Syrie. En espérant pour commencer en voir les premiers effets sur le sud syrien toujours occupé par Israël...

    Axelle Motte

    01 h 03, le 14 novembre 2025

  • Pas bête Chareh de choisir le camp de Trump, actuellement l’homme le plus puissant de la planète. Une grande claque pour l’Iran qui avait fait de la Syrie sa milleure succursale. Une Syrie qui semble vouloir effacer le passé mafieux des Assad. Reste aux mafieux écervelés locaux de savoir lire l’ordre nouveau oú l’Iran et ses agents n’ont plus beaucoup de place. Finito la musica.

    Goraieb Nada

    04 h 01, le 12 novembre 2025

Retour en haut