Critiques littéraires

Une Afrique aux prises avec la marchandisation du monde

Dans une langue baroque nourrie de poésie et de philosophie, le roman Les Bulldozers n’aiment pas les lampadaires de Josué Guébo transmet le souffle épique d’un territoire urbain en lutte pour sa survie.

Une Afrique aux prises avec la marchandisation du monde

Les Bulldozers n’aiment pas les lampadaires de Josué Guébo, Valesse éditions, 2025.

On entre dans le récit par une visite à Guéwié, localité aux marges de la ville, accrochée à ses entrailles comme un ver à ses viscères. « Ici grouillent toutes les races de flaques, toutes les teintes de parasites, toutes les gammes de bicoques. » Ce lieu est au cœur de l’histoire  ; de nombreux personnages du roman s’y croisent. On y rencontre d’abord Viepp, amoureux de Noura qu’il recherche désespérément dans Guéwié.

Viepp a rencontré Noura dans une embarcation en Méditerranée au cours d’un naufrage au large de Lampedusa  ; « au milieu du tumulte et de l’inconnu, il a tout de suite compris qu’elle était le signe de la survie, le clin d’œil de la vie qui promet de se prolonger, par-delà l’adversité. » Alors que lui a été refoulé, elle est restée en Italie. Leur histoire d’amour, scellée par deux mains qui se saisissent dans l’effroi du naufrage, se poursuit ensuite à travers des échanges épistolaires ardents jusqu’à ce que Noura, désespérée par la distance qui les sépare, y mette un terme dans une lettre de rupture passionnelle. Mais Viepp ne peut oublier cette femme. Il guette le moindre signe de son éventuel retour et, alors qu’il apprend qu’une femme venue d’Europe se trouve à Guéwié, il traverse les ruelles boueuses, les terrains de jeux d’enfants édentés, les chiens chétifs, la cohue ainsi que l’inquiétude et la tentation du désespoir pour se rendre dans cette zone où sa quête le mènera vers d’autres personnages flamboyants.

À Guéwié vit aussi Blalè, l’homme-lampadaire. Les hommes-lampadaires désignent ceux qui, faute d’électricité dans leurs masures, ont étudié à la lumière des réverbères publics. Hommes et femmes à l’écart de la richesse matérielle, oubliés des politiques publiques, ils vivent dans la précarité. Émane d’eux pourtant une forme de lumière, celle qui fait les hommes et les femmes lucides, solidaires et fraternels. C’est parmi eux que se retrouvent les défenseurs des droits les plus intègres, des syndicalistes, des opposants, des résistants.

Mais, dans Guéwié, à côté des hommes-lampadaires vivent aussi les hommes-essuie-glaces. Ceux-ci vont dans le sens des pouvoirs, acceptent de se plier à leurs volontés. Sous-produits du capitalisme, les hommes-essuie-glaces sont en fait des agents du néo-colonialisme. Blalè, l’homme-lampadaire, consacre sa vie à éclairer l’esprit de ses proches, par un récit politique alternatif à celui que défendent les dominants, un discours qui puise dans l’internationalisme des luttes. Il appelle à se méfier de la charité qu’il considère comme un moyen d’acheter les pauvres, de mieux les soumettre.

L’histoire prend un sens dramatique lorsque Guéwié se retrouve au cœur de projets d’hommes d’affaires qui y voient une opportunité d’investissements immobiliers. Les autorités de la ville proche souhaitent donc raser le territoire et y déloger ses habitants. La décision déclenche la riposte qu’organisent Blalè et ses hommes-lampadaires. Dans des pages au souffle épique, ils tentent d’affronter les bulldozers des policiers.

D’autres personnages déroutants ou décidés, vibrants ou tourmentés, animent cette histoire et se croisent dans Guéwié, comme le chef d’un groupe de Rastas ou encore le Bishop Biama Gospel qui a créé un centre de désintoxication et qui finira par se retrouver accusé… de trafic de drogue. Face à tous ces hommes, le roman met en scène une série de femmes, souvent éclaireuses, résistantes, amoureuses mais aussi quelquefois sournoises, machiavéliques ou traîtresses à l’instar de la commissaire de police qui mène ses bulldozers contre les hommes-lampadaires.

Dans ce roman aux accents politiques, Josué Guébo mêle la satire et le grotesque pour dénoncer les mœurs de ses contemporains avec une pointe d’humour et une érudition jubilatoire.

Le roman est habité par une langue poétique. La saveur de la phrase est dans le sens du mot choisi, dans son rythme rallongé, son énergie mouvante, sa musique pétillante. Et aussi, dans la force du silence qui vient ponctuer la narration, le silence qui « parfois parle plus fort que la rumeur des vagues. On peut l’entendre sonner aux portes. Il est des aphonies de toutes les amplitudes, de toutes les profondeurs et de toutes les octaves. »

Le récit se place sous la protection de grands noms de la littérature de la génération post-négritude, comme Jean-Marie Adiaffi, Bernard Zadi Zaourou, Noël X. Ebony, ou le romancier contemporain Armand Gauz. Les citations d’auteurs au début de chaque chapitre, si elles disent avec gratitude l’hommage de Josué Guébo à ceux qui l’ont inspiré, sont comme un fil de transmission dans l’histoire de Guéwié, symbole des luttes d’Eburnie, nom poétique et politique que le récit préfère à celui de la Côte d’Ivoire, imposé par le pouvoir colonisateur à la fin du XIXe siècle.

Les Bulldozers n’aiment pas les lampadaires est un roman qui se lit avec un appétit croissant au fil des pages. Un chant de résistance des dominés et exploités dont la beauté, même dans la chute, est de toujours dire non.


Les Bulldozers n’aiment pas les lampadaires de Josué Guébo, Valesse éditions, 2025.On entre dans le récit par une visite à Guéwié, localité aux marges de la ville, accrochée à ses entrailles comme un ver à ses viscères. « Ici grouillent toutes les races de flaques, toutes les teintes de parasites, toutes les gammes de bicoques. » Ce lieu est au cœur de l’histoire  ; de nombreux personnages du roman s’y croisent. On y rencontre d’abord Viepp, amoureux de Noura qu’il recherche désespérément dans Guéwié.Viepp a rencontré Noura dans une embarcation en Méditerranée au cours d’un naufrage au large de Lampedusa  ; « au milieu du tumulte et de l’inconnu, il a tout de suite compris qu’elle était le signe de la survie, le clin d’œil de la vie qui promet de se prolonger, par-delà...
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