© Lola Ledoux
Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours de Ziad Majed, La Découverte, 2025, 352 p.
Il fallait la voix d’un politiste rigoureux et sensible, familier des terrains comme des archives, pour donner une forme intelligible au fracas des dernières années. Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris où il dirige le programme des études du Moyen-Orient, signe avec Le Proche-Orient, miroir du monde un essai d’une clarté rare, qui replace l’actualité de Gaza et des crises régionales dans un siècle d’héritages, de fractures et de continuités. Paru chez La Découverte à l’automne 2025, cet ouvrage s’annonce déjà comme une référence de synthèse qui a pour ambition de « comprendre le basculement en cours » dans cette région, devenue plus que jamais le révélateur des désordres mondiaux.
L’un des mérites du livre est d’articuler les différentes strates historiques et politiques du Proche-Orient. La méthode est limpide : l’essayiste remonte plus de cent ans en arrière, à la chute de l’Empire ottoman qui marque la naissance du Proche-Orient moderne, puis déroule les « moments fondateurs » de cette zone géographique, en soulignant les implications régionales et les prolongements internationaux : les mandats coloniaux, la Nakba et la création d’Israël, la guerre d’Octobre et le boom pétrolier, la révolution iranienne et le djihad afghan, la guerre du Golfe, les attaques du 11 Septembre et la lutte contre le terrorisme. Il consacre ensuite un chapitre d’un intérêt incontestable aux révolutions arabes qui ont vu émerger une génération décidée à arracher ses droits, avant d’être écrasée, notamment en Syrie, par la contre-révolution et l’indifférence internationale. Cette perspective historique culmine avec ce qu’il nomme le « huitième moment », celui ouvert le 7 octobre 2023 : le génocide à Gaza, les bouleversements au Liban et en Syrie, les repositionnements régionaux et la faillite d’un ordre international en lambeaux.
Ce moment naît, observe Majed, au croisement « de dynamiques de dévastation, de violence généralisée et de recompositions politiques, dans un environnement international traversé par de multiples lignes de fracture, une montée des extrêmes droites, un affaiblissement des normes humanitaires, de même qu’un recul des principes juridiques établis après la Seconde Guerre mondiale ». L’auteur qui allie la précision de l’historien à l’œil du comparatiste – on y retrouve l’enquêteur méticuleux de ses livres antérieurs sur la Syrie, mais à l’échelle élargie du système proche-oriental –, rappelle que la guerre coloniale en Palestine se poursuit malgré des décennies de résolutions onusiennes restées lettres mortes. Dans ce « laboratoire de violence », cet espace devenu « exceptionnel », le droit international se suspend chaque fois qu’il contredit la politique israélienne, et les médias, en normalisant l’horreur, entérinent, à leur tour, une hiérarchie des vies humaines.
L’idée du miroir, au cœur du titre, structure tout l’essai. Pour Majed, le Proche-Orient n’est pas un « cas » périphérique, mais le reflet amplifié des dérèglements du monde. Ce miroir rappelle combien cette région demeure connectée au reste du globe, à ses enjeux et aux conséquences des relations internationales. Ce qui s’y joue révèle le double visage de l’Occident : celui de la destruction, de l’impunité, et du déclin des valeurs humaines, d’une part ; celui des solidarités et des résistances qui s’inventent malgré tout, d’autre part. « Depuis la fin de l’année 2023, (…) des centaines d’organisations issues des sociétés civiles à travers le monde – et plus particulièrement dans les pays occidentaux – se mobilisèrent contre la guerre génocidaire à Gaza » et dénoncèrent « la complicité active ou le silence assourdissant de leurs propres gouvernements ». Ce sursaut mondial a dessiné, selon l’auteur, de nouvelles géographies militantes : la lutte s’est déplacée au cœur même des sociétés occidentales, réactivant l’idée d’un internationalisme des consciences.
La conclusion condense la thèse en une image puissante : « Dans de nombreuses villes du Proche-Orient (…), la ruine constitua désormais une matrice dominante de l’expérience quotidienne. Elle ne représenta plus un vestige d’un épisode guerrier, mais incarna une condition politique durable, fruit d’une destruction souvent systématique, prolongée, et explicitement intentionnelle. » La ruine apparaît, dès lors, comme un mode d’organisation destiné à maintenir les populations dans une précarité structurelle et une dépendance constante… Et pourtant, à l’ombre des gravats et loin de toute rhétorique simpliste de la « résilience », émerge « un art de persister » où « la scolarisation des enfants envers et contre tout, la construction d’hôpitaux dans l’adversité, le travail journalistique ou encore la récolte des olives » deviennent des actes politiques, voire des gestes d’appartenance.
En refermant ce Miroir, on comprend que le Proche-Orient demeure, en 2025, très loin d’une paix durable. Depuis un siècle, les États-Unis pèsent sur les équilibres de la région tout en façonnant une géopolitique des intérêts. Sous Donald Trump, ce cynisme atteint son paroxysme : se disant « désengagé », il transforme la paix en transaction immobilière, envisageant la reconstruction de Gaza comme un projet hôtelier. L’économie remplace le droit, le profit l’idée même de justice. Reste à penser ce désastre plutôt qu’à le subir : c’est ce que propose Ziad Majed, par l’intelligence et la mesure de sa parole. Regarder moins avec fatalisme qu’avec le sens des ramifications. Et c’est la réussite majeure de l’ouvrage : faire sentir que l’Histoire qui s’écrit à Gaza, à Damas, à Beyrouth ou à Bagdad ne se déroule pas en marge du monde : elle en est le reflet.