Le Génie de Beyrouth, tome 1, Rue de la fortune de Dieu de Sélim Nassib et Lena Merhej, Dargaud, 2025, 128 p.
Un nouveau récit en bande dessinée, publié aux éditions Dargaud, explore les premières années de la guerre civile libanaise : le premier tome de ce qui est d’ores et déjà annoncé comme une trilogie, au nom énigmatique Le Génie de Beyrouth.
Au scénario l’écrivain et journaliste Sélim Nassib, auteur de nombreux romans où se mêlent fiction et souvenirs d’un Liban où il a grandi. Il avait notamment publié dernièrement le roman Le Tumulte, paru en 2022 aux éditions de l’Olivier. Il s’associe à l’autrice de bande dessinée Lena Merhej, qu’on connaît notamment pour son récit familial Laban et Confiture et pour être cofondatrice du collectif Samandal. Leur rencontre donne naissance à un récit d’une belle justesse.
L’album débute dans les années 1970, alors que les premiers soubresauts de la guerre se font sentir dans la rue Rizkallah qui sert de décor à l’album. Ce lieu unique devient le cœur d’un récit choral, où se croisent un épicier chrétien, un coiffeur arménien, un teinturier chiite, une famille juive… Tout Beyrouth semble condensé dans ce bout de rue.
Les mots de Selim Nassib, en introduction à l’album, donnent le ton, comme un programme : « On dit qu’il existe à Beyrouth un génie qui est l’esprit même de la ville… On dit aussi qu’on ne peut avoir sa peau qu’en détruisant la ville – mais ça, ce n’est pas prouvé… »
Détruire la ville. C’est bien de cela qu’il est question, en ces années 70. À mesure que les tensions montent, les regards changent, les liens se défont. Ce quasi-huis clos urbain, avec sa galerie d’habitants, évoque presque une pièce de théâtre où chaque personnage joue sa partition.
Si les dialogues sont savoureux, le récit est largement porté par la voix d’un narrateur qui se tient à distance et qui observe avec un œil amusé les travers et les grandeurs de ses personnages. On l’imagine comme un père qui raconte, avec affection et ironie, les bêtises – parfois funestes – de ses enfants. Cette voix donne au drame une chaleur particulière : elle garde la gravité de l’Histoire tout en préservant une légèreté affectueuse.
Le dessin de Lena Merhej trouve une cohérence dans un jeu d’équilibriste dans lequel la dessinatrice jongle de manière maîtrisée entre la représentation quasi photographique de certaines scènes de rue et un graphisme pop audacieux. Sans jamais se trahir, son trait fin, millimétré, navigue ainsi selon les besoins dans différents degrés de stylisation, entre description documentée et audace expressive.
Cette manière qu’ont Sélim Nassib et Lena Merhej de raconter la guerre à hauteur d’habitants, en mêlant les destins, les amours, en alternant les bravades et les silences, agit comme une lumière dans la pénombre d’un conflit tortueux. Au lieu de grands discours, les auteurs choisissent les voix multiples des gens du quotidien qui se cherchent, les uns une grandeur illusoire, les autres un amour entêté. Leur album fait entendre la voix d’une ville avant qu’elle ne bascule. Un Beyrouth au bord de l’implosion, mais pourtant drôle et vivant.