© Lamia Ziadé
Comment raconter la maturation d’un parcours personnel mêlée au chaos des événements extérieurs ? Comment décrire le décalage entre sa perception du monde et celle de ceux qui nous entourent ?
Lamia Ziadé y répond dans Rue de Phénicie, poursuivant ainsi une œuvre singulière qui avait débuté avec Bye Bye Babylone et s’est poursuivie avec Ô nuit, Ô mes yeux, Ma très grande mélancolie arabe et Mon port de Beyrouth.
Le moteur de l’histoire, c’est un départ, un exil, un écart. L’histoire de Lamia Ziadé, telle qu’elle la raconte ici, débute véritablement avec la rupture que constitue l’installation de la jeune fille en France. Nous sommes à la fin des années 80 et la narratrice, qui a grandi dans le Liban en guerre, commence des études dans une école d’art à Paris. Tout la fascine dans cette nouvelle ville, le dynamisme culturel, la sensation de liberté qu’elle retrouve dans chaque rue, le cinéma, les cafés-terrasses, le bus, les hommes.
À la fin de son parcours d’études, elle est embauchée par Jean-Paul Gaultier pour dessiner les imprimés textiles de ses collections. Débute alors pour Lamia Ziadé une vie consacrée aux arts, marquée par des expositions, des installations et performances qui mettent en dialogue la photographie, la création plastique, le tissage et la poésie.
Dans cette atmosphère de découvertes perpétuelles, de fêtes et de joies, une petite faille apparaît quelquefois : le rappel de la guerre du Liban et du conflit israélo-palestinien, avec tout ce qu’ils véhiculent de violences, de discriminations, de sentiments d’insécurité et d’injustice. La narratrice tente au départ d’éloigner d’elle cette voix interne qui vient perturber le bel équilibre d’une existence somme toute joyeuse et épanouie.
La vie semble ainsi plus forte et la narratrice fonde une famille. Après quelques années passées à New York, mettant encore une plus grande distance géographique avec le Liban et les bruits de guerre du Moyen-Orient, la narratrice retrouve sa vie parisienne de célébrations entre les arts et les joies partagées. Mais arrive la guerre du Golfe. Et la petite voix interne devient de plus en plus audible et pousse la narratrice à l’interroger avec une nouvelle intensité : « Je navigue entre mon dégoût croissant de la politique occidentale vis-à-vis du monde arabe et ma chouette vie de Parisienne qui continue. Schizophrénie matin midi et soir. Mon mental et mon cœur dissociés de mon corps. »
La prise de conscience politique naît dans cette brèche, se nourrit de la colère ressentie face à l’impérialisme occidental dans le monde arabe et dans ce contexte, la guerre de 2006 au Liban est un véritable révélateur. « Les photos de cette guerre sont terribles pour moi. Ce ne sont plus les clichés flous, en noir et blanc, des années 1970 et 1980, mais des photos d’une netteté et d’une crudité qui m’ébranlent. Le sang des enfants morts et les instantanés d’explosions sont difficiles à supporter. » Cette fracture va donner naissance à un premier livre, Bye Bye Babylone, dans lequel Lamia Ziadé entreprend un travail en profondeur sur son enfance et la guerre du Liban.
Dans cet ouvrage, comme dans Rue de Phénicie aujourd’hui, l’autrice envisage le livre comme le lieu de l’incarnation d’une vie tissée d’images et de textes. Le texte lui-même, qui vole quelquefois en éclats, dans des morceaux de phrases qui s’écrivent soudainement en majuscules, devient à certains moments dessin et animation. Le procédé permet ainsi de voir l’écrit pour ce qu’il est aussi et que nous oublions souvent : figures et signes qui dansent sur la page.
Rue de Phénicie met en récit une prise de conscience politique. L’autrice va chercher la genèse de ce processus et explore les ruses et les chemins qu’il emprunte pour s’exprimer. Cette introspection l’amène alors à la constatation de son acculturation dans la mesure où elle a grandi, même au Liban, comme si elle était uniquement de culture occidentale : « Il faut que je répare cette colonisation de mon esprit et de mon goût. » Elle va alors aller creuser la part arabe de son histoire, se lance dans des lectures et des recherches. Sa Très grande mélancolie arabe qui en découle, lui ouvre les portes de la pensée décoloniale.
Ce mouvement interne se construit en écho avec les événements du monde et en particulier les crises qui traversent le monde arabe, de l’intervention militaire des occidentaux en Libye et en Irak aux guerres en Palestine avec leur lot de massacres récurrents. En parallèle avec ces conflits, se développent en Occident, dans les médias et les discours politiques officiels, les germes d’un racisme anti-arabe qui s’incarnerait aujourd’hui dans une islamophobie grandissante. Dans ce contexte, le regard occidental sur le conflit israélo-palestinien, qui refuse de tenir compte de l’aspect colonial de la question, augmente le décalage entre la narratrice et le monde qui l’entoure. À une lecture binaire et manichéenne des rapports entre Orient et Occident, Lamia Ziadé adopte la posture de la complexité qui tient compte de la part de la colonisation, de l’hégémonie du capitalisme international, de la pression des médias et des discours d’autorité dans la construction du regard occidental sur le monde arabe. Les principes de la pensée politique décoloniale l’amènent à articuler sa réflexion avec les notions d’empire et de périphérie, marquées par des rapports de domination.
Cette figure du centre et de la marge se retrouve en écho dans la forme même du texte. Dans Rue de Phénicie, il y a, en effet, d’une part, le récit linéaire, chronologique (des années 80 à aujourd’hui), et il y a, d’autre part, un autre texte, qui ouvre le livre et dont la structure est plutôt cyclique. Ce pré-texte, cet autre texte dans le livre, enveloppe le centre du récit. Il raconte une nuit où la narratrice se promène dans Beyrouth. Ce cheminement dans la ville part de la rue de Phénicie à Ras Beyrouth et y reviendra après être passée par Ain Mreisseh, Hamra, Mazraa, Basta, Barbir, Mathaf, Bachoura, Zokak el-Blat et Kantari. Ces passages à Beyrouth, écrits en italiques, reviennent de manière récurrente dans le texte. Ils le scandent, lui donnent son rythme, créent une tension qui ouvre sans cesse l’horizon d’attente de la lecture. Ces pages beyrouthines semblent flotter dans l’architecture du livre, comme résidant dans un autre monde, une autre temporalité. Elles évoquent les réalités multiples de la ville insaisissable, sa nuit profonde, ses bruits et ses silences, ses bars, ses néons, ses secrets. Elles racontent la quête obstinée de la narratrice qui se déploie dans Beyrouth, lieu de toutes les folies.
Ce récit d’une nuit semble, en volume, beaucoup moins important que le récit qui est au cœur du livre. Et pourtant, en fermant l’ouvrage, reste cette impression étrange que le véritable propos réside dans ce texte sur Beyrouth. C’est là, en effet, qu’est concentrée la grande poésie de ce livre ; comme une ruse de la marge qui se révèle finalement le vrai cœur, l’organe central de l’appareil circulatoire, celui qui crée et incarne la vie.
Lamia Ziadé au festival :
Rencontre avec Lamia Ziadé, jeudi 23 octobre à 17h, Institut français de Saida.
Rencontre avec Lamia Ziadé, dimanche 26 octobre à 14h, ESA (Agora).
Rue de Phénicie de Lamia Ziadé, P.O.L., 2025, 395 p.