Venant du nom de l’héroïne célèbre de Flaubert, le verbe bovaryser « revient à rêver un autre destin, plus satisfaisant », selon Le Robert. Dans son récit, l’auteur nous fait découvrir une femme qui se lasse de son quotidien, qu’elle perçoit comme « banal », et de son mari, et qui se réfugie dans les romans pour s’inventer une vie romanesque inspirée de ses lectures. Son désir d’évasion la pousse à chercher un amour passionnel et à se jeter dans un luxe qui lui est inaccessible, ce qui la conduit, inévitablement, à l’adultère et à la ruine. Le « bovarysme » est donc cette tendance humaine à se rêver autre qu’on n’est. Mais au XXIe siècle, il a changé de forme, d’échelle et de vitesse.
Si Emma Bovary avait recours à ses livres pour s’évader, nous, d’un simple geste, ouvrons Instagram, TikTok ou Pinterest. Notre quotidien est devenu une consommation constante de vies rêvées que nous mettons nous-mêmes en scène. Chaque publication, chaque photo postée est un fragment d’un récit plus large que nous écrivons sur nous-mêmes. Mais, à la différence d’Emma, nous ne rêvons plus en silence. Nos rêves sont publiés, partagés, likés. Nous les exposons pour valider l’image de nous-mêmes que nous créons, et pour la comparer à celle des autres. Ce théâtre digital nourrit le FOMO (fear of missing out), ce sentiment que la vraie vie, la belle vie, se passe ailleurs et surtout chez quelqu’un d’autre.
Le bovarysme moderne est aussi intimement lié au marché. Les marques ne nous vendent plus seulement des produits, mais des identités et des promesses de transformation. La tasse de café devient une scène de film. Les sneakers deviennent un signe d’appartenance. Les voyages deviennent des preuves de liberté.
Cette logique entretient un cycle vicieux sans fin : un désir naît, se concrétise par l’acquisition, s’éteint dans la déception, puis renaît sous la forme d’un nouveau désir. Emma Bovary s’endettait pour s’offrir de belles robes et goûter à une vie mondaine pendant que nous, nous contractons des crédits pour des objets, des expériences et des abonnements censés nous rapprocher de notre « meilleure version ».
Le bovarysme d’Emma était narratif et émotionnel : elle voulait vivre une grande histoire, un grand amour, accéder à une société qui lui paraissait au-dessus d’elle. Le nôtre est visuel et soigneusement mis en scène : nous voulons que chaque moment ait une esthétique particulière, digne d’un « moodboard ». On ne romantise plus la vie en se racontant des histoires ; on la met en scène selon une esthétique choisie (« dark academia », minimalisme, « soft girl », etc.).
L’expérience devient secondaire par rapport à la photo, au filtre, à la vidéo de dix secondes qui doit faire croire que tout est harmonieux.
Ce bovarysme moderne est épuisant. À force de vouloir créer et soigner un quotidien « esthétique », nous perdons notre identité et notre présent. Éternellement insatisfaits, nous sommes tous devenus des Emma Bovary, toujours en quête du Grand, du Beau, du Parfait.
Nous nous aliénons nous-mêmes en nous enfermant dans une comparaison constante avec « l’autre ».
Le bovarysme n’a pas donc disparu : il s’est démocratisé. Au XXIe siècle, nous sommes tous un peu Emma Bovary, sauf que notre bal de Yonville se joue en ligne, sous les yeux d’un public mondial, sans cœur et sans pitié.
La question n’est plus de savoir si nous rêvons trop, mais si nous savons encore vivre hors écran, hors filtre, hors mise en scène, simplement pour nous-mêmes.
À force de nous inventer, de nous comparer, de nous mettre en scène, nous nous épuisons. Non pas de trop travailler, mais de trop vouloir être, tout le temps. Être plus beaux, plus heureux, plus visibles.
Le bovarysme moderne ne se limite donc pas à un simple rêve. Il est devenu un fardeau constant, une tension entre ce que nous sommes et ce que nous voulons paraître. À force de nous inventer, de nous comparer et de nous exposer, nous risquons de perdre le contact avec notre existence réelle, avec nos désirs authentiques. Loin de la simple insatisfaction, c’est un épuisement profond, un burn-out existentiel. La vie vécue sous le regard des autres, filtrée, épuise notre liberté et notre présence au monde. Se libérer du bovarysme, c’est accepter nos limites, nos imperfections et nos réalités quotidiennes loin des « moodboards » et des tasses de café esthétiques. C’est aussi retrouver la responsabilité de notre existence telle qu’elle est, dans toute sa complexité et sa vérité.
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