Il y a quelque deux semaines, le Liban a commémoré une date qui reste gravée dans sa mémoire collective : le 14 septembre, jour de l’assassinat de Bachir Gemayel. Chaque année, ce
rendez-vous ravive les souvenirs d’un destin fulgurant, interrompu en pleine ascension. Mais si l’on se souvient de Bachir, de son charisme, de son courage et de son rêve de bâtir un Liban souverain, il ne faut pas oublier qu’il ne s’est jamais tenu seul. Il fut porté par un groupe, par des hommes qui avaient cru en lui et en sa vision. Et, lorsqu’il est tombé, il n’est pas tombé seul : avec lui, d’autres vies se sont éteintes, d’autres espoirs se sont effondrés. Commémorer Bachir, c’est donc aussi commémorer ceux qui l’ont accompagné jusque dans la mort, car Bachir, avant d’être un chef à l’éloquence redoutable et à la poigne ferme, fut l’écho d’un collectif qui a partagé son combat et son destin. Une poignée d’hommes d’exception, qui, dans l’ombre, ont façonné la vision, les mots et la pensée de celui qui allait devenir un symbole. Il fut la voix, le visage, mais derrière lui, il y avait une réelle force intellectuelle et morale, une équipe rare par sa densité humaine, sa culture et son courage. Ces hommes n’étaient pas des seconds rôles : ils étaient l’ossature même du projet, les éclaireurs qui traçaient le chemin d’un Liban moderne, souverain, réinventé. Sans eux, l’élan de Bachir n’aurait pas pris la même profondeur, ni la même direction, ni surtout la même envergure. Parmi eux, le fameux « Groupe Gamma » – un cénacle d’intellectuels et de stratèges. Ensemble, ces hommes avaient conçu bien plus qu’un simple programme électoral : une véritable refondation nationale. Leur projet se situait à la croisée du politique, du social et du moral. Ils imaginaient un Liban qui dépasserait enfin ses archaïsmes, qui affronterait ses fractures communautaires, qui se hisserait à la hauteur de son histoire et, surtout, de son potentiel.
Ce projet, pourtant, était si audacieux qu’il dépassait la capacité de compréhension de la société libanaise du début des années 1980. Trop en avance, trop exigeant, trop clairvoyant. Peu de Libanais pouvaient réellement saisir la portée de cette vision et beaucoup oscillaient entre incrédulité, méfiance ou rejet pur et simple. Une élite d’avant-garde se trouvait face à une majorité engluée dans ses peurs, ses haines et ses certitudes. Ainsi, le rêve se brisa contre le mur de l’incompréhension.
Le plus cruel, c’est qu’avec le recul, ce qui paraissait irréalisable en 1982 est devenu, quarante ans plus tard, l’unique chemin de salut du Liban. Tout ce que Bachir et ses « hommes » proposaient – un État fort, une citoyenneté égale, une souveraineté affirmée, une société libérée de ses clans et de ses tutelles – apparaît aujourd’hui comme une évidence. Mais l’évidence est arrivée trop tard. Et le pays, qui n’a pas su tendre l’oreille à ces pionniers, a sombré dans la nuit des guerres, des occupations et des effondrements successifs.
Alors, que sont-ils devenus ? Que reste-t-il de ces noms qui, pour la plupart, ne sont connus que par une poignée d’initiés ? On a retenu l’image de Bachir, son sourire, ses discours flamboyants, son assassinat tragique. Mais on a effacé ceux qui l’ont porté, ceux qui ont pensé pour lui, autour de lui, avec lui ; ou plutôt, ils se sont effacés dans la nuit, sans bruit. Et pourtant, c’est à eux que nous devons une dette immense, car leur rigueur intellectuelle, leur lucidité stratégique et leur conviction morale demeurent sans équivalent dans notre histoire contemporaine. Le Liban n’a plus connu depuis un tel rassemblement de cerveaux et de consciences. Aujourd’hui, beaucoup cherchent à imiter la posture de Bachir, le ton de Bachir, la voix de Bachir ou tout simplement l’attitude de Bachir, mais ce que ces personnes-là ne pourront jamais avoir, c’est ce qui a fait la véritable force de Bachir, le choix de l’entourage et la qualité des conseillers, des hommes vraiment exceptionnels. Et, si Bachir fut le porte-flambeau, c’est de ce cercle d’hommes rares qui entourait Bachir que venait la lumière. La véritable tragédie du Liban est peut-être d’avoir permis au mythe de Bachir de l’emporter sur la légende et d’avoir laissé se perdre dans l’ombre des hommes qui, s’ils avaient été entendus, auraient pu changer le destin du pays.
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