L'émissaire américain, Tom Barrack, lors de sa rencontre avec le Premier ministre Nawaf Salam au Grand sérail de Beyrouth, le 19 juin 2025. Photo AFP/ANWAR AMRO
Tom Barrack change tout d’un coup de ton. Dans un entretien accordé lundi à Sky News Arabia, l’émissaire régional des États-Unis (et leur ambassadeur à Ankara) a estimé que « la situation au Liban est très difficile ». Celui qui était connu pour son ton conciliant a même estimé que tout ce que Beyrouth fait « se résume à des paroles, sans actes tangibles », avertissant que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu « ne se soucie ni des frontières ni des lignes rouges ».
Ces déclarations sévères interviennent au lendemain d’une visite éclair de l’émissaire Morgan Ortagus, qui a participé à une réunion du comité de surveillance du cessez-le-feu à Naqoura et réclamé que l’armée fasse plus et plus vite pour désarmer le Hezbollah. De son côté, Israël ne cesse d’amplifier la pression militaire, agitant le spectre d’une nouvelle guerre ouverte au Liban.
10 millions de dollars
« La situation au Liban est très difficile, mais nous avons une bonne équipe au pouvoir », a souligné l’émissaire US, en référence au président de la République Joseph Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam. Toutefois, M. Barrack a eu des propos assez sévères vis-à-vis de ce même pouvoir. « Le gouvernement libanais doit déclarer clairement qu’il veut désarmer le Hezbollah », a-t-il martelé. « Le Liban craint le désarmement du Hezbollah en raison de ce qu’il estime être des risques de guerre civile, ajoute l’émissaire. Tout ce que le Liban fait se limite à des paroles mais il n'y a pas d’actes tangibles ». En septembre, le gouvernement de Nawaf Salam a « accueilli favorablement » le plan de l’armée libanaise pour le désarmement du Hezbollah. Cette stratégie prévoit un délai de trois mois pour le démantèlement de l’intégralité de l’arsenal du parti chiite au sud du fleuve Litani, ainsi que la mise en place d’une politique « d’endiguement » des armes illégales, qui ne pourront plus être transportées d’une région à l’autre. Selon M. Barrack, « le Hezbollah est en train de reconstituer ses forces, contrairement à ce qu’on pense au Liban ». « Il lui est parvenu, durant cette dernière période, une somme allant jusqu’à 60 millions de dollars par mois de source inconnue », a encore estimé le diplomate, appelant le gouvernement libanais à « assumer la responsabilité » (en empêchant une telle reconstitution de la milice).
Le Hezbollah est sorti considérablement affaibli du dernier conflit avec Israël en 2023-2024, ayant perdu ses principaux leaders et ses canaux d’approvisionnement à travers la Syrie, dont le régime de Bachar el-Assad a été renversé en décembre 2024. Lundi, le programme « Rewards for Justice » du Département d’État américain a annoncé une récompense financière allant jusqu’à 10 millions de dollars en échange d’informations sur les chaînes du financement du parti.
« Netanyahu ne se soucie ni des frontières ni des lignes rouges »
« Le Hezbollah est notre ennemi, et l’Iran est notre ennemi, nous devons couper les têtes de ces serpents et empêcher qu’il ne leur parvienne du financement », a encore lancé M. Barrack, sur un ton particulièrement belliqueux. Et de menacer : « Netanyahu ne se soucie ni des frontières ni des lignes rouges. Il irait n’importe où et ferait tout ce qu’il estimerait nécessaire s’il sentait qu’Israël était menacé ». Tom Barrack a même affirmé que l’armée israélienne « ne se retirera pas des cinq positions occupées en territoire libanais ». Pourtant, la feuille de route qu’il a longtemps défendue lors des visites entre Beyrouth et Tel-Aviv prévoyait une politique de « pas contre pas ». Israël devait commencer à se retirer du Liban-Sud en contrepartie de l'engagement du Liban à appliquer le monopole des armes aux mains de l'État.Enfin, l'émissaire US a estimé que « l’armée libanaise est bien organisée mais n’est pas encore assez équipée ». Selon nos informations, plusieurs pays, dont les États-Unis, la France et l'Arabie saoudite, souhaitent augmenter leur soutien logistique et financier à la troupe. Une conférence de soutien à la troupe pourrait dans ce cadre avoir lieu en novembre à Riyad.
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A la suite de la guerre entre le Hezbollah et Israël en 2024, le pays demeure en attente de la reconstruction de vastes superficies détruites au cours du conflit dans au sud-Liban, dans la Békaa et la banlieue sud de Beyrouth, dans un contexte de grave crise économique et financière depuis 2019. La question du désarmement du Hezbollah réclamé par la communauté internationale et notamment les Etats-Unis, qui fait désormais l’objet d’une décision gouvernementale (de désarmement de toutes les milices et de monopole d’armes aux mains de l’Etat, prise le 5 août 2025), continue de susciter la polémique, le parti chiite refusant jusque-là de livrer ses armes volontairement.
Trump a un plan au sujet de Gaza
M. Barrack a également répondu à une question sur le Qatar, qui parraine les négociations entre le Hamas et Israël en vue d’un cessez-le-feu à Gaza. Doha, sa capitale, a été la cible inattendue d’une frappe israélienne le 9 septembre dernier, dans le cadre d’une tentative d’assassinat des principaux leaders politiques du Hamas qui devaient s’y réunir. La tentative d’assassinat a échoué mais la frappe a fait l’objet de réactions indignées de la part de l’ensemble du monde arabe, dans un sommet arabo-islamique extraordinaire organisé à Doha le 15 septembre. « Le Qatar a accueilli le Hamas et les talibans (Afghanistan) sur demande des États-Unis », a précisé M. Barrack. L’envoyé américain s’est montré pessimiste concernant les perspectives de paix dans la région, estimant qu’ « il n’y a jamais eu de paix et n’y en aura probablement jamais, parce qu’aucune des parties n’acceptera de se soumettre à l’autre ».
Sur Gaza, l’envoyé américain en Syrie a cependant estimé que « les efforts pour parvenir à un cessez-le-feu n’aboutiront pas ». « Je pense que la reconnaissance d’un État palestinien (par de nombreux pays au cours de la dernière assemblée générale de l’ONU qui se tient en ce moment à New York, ndlr) est une bonne chose, mais elle n’a pas de réel impact », a-t-il ajouté. Il a aussi indiqué que le président des États-Unis Donald Trump « a un plan au sujet de Gaza, et qu’il cherche à mettre fin à cette situation ».
La guerre de Gaza dure depuis bientôt deux ans. Causée par une grande opération du Hamas le 7 octobre 2023 contre Israël, elle affecte surtout la population civile gazaouie, qui en paie le prix tous les jours par de nouveaux morts, que ce soit en raison des bombardements massifs de l'armée israélienne ou de la famine, à la suite du blocus israélien.



L’envoyé américain s’est montré pessimiste concernant les perspectives de paix dans la région, estimant qu’ « il n’y a jamais eu de paix et n’y en aura probablement jamais, parce qu’aucune des parties n’acceptera de se soumettre à l’autre ». Si la soumission d'une partie à l'autre est le but de la paix , alors, en effet, la paix est peu probable parce que la paix n'est pas la soumission à l'autre mais la reconnaissance de l'autre en toute égalité et liberté. Quand un peuple est accueilli par un autre, la moindre des choses est que ce peuple apprenne à dire "Merci" autrement qu'avec des bombes
18 h 25, le 23 septembre 2025