Le romancier et intellectuel Élias Khoury. Photo Anne Hall
Au calendrier, une année s’est écoulée depuis la disparition de l’écrivain, penseur, militant et journaliste libanais Élias Khoury. Mais la mort d’un auteur, c’est aussi une autre vie qui s’ouvre, renaissant sans cesse à travers chaque lecteur qui le découvre ou tombe amoureux de ses mots. À l’échelle politique, sociale et humaine, ce n’est pourtant pas une année qui vient de passer, mais une éternité saturée de douleurs successives : massacres, famines, génocides, guerres et pertes irréparables – de Gaza au Liban et bien au-delà.
Une éternité de fractures et de surréalisme que Khoury lui-même n’aurait pu absorber, lui qui est parti en portant la Palestine comme son fardeau et son souffle premier. Sa « première cause », écrivait-il, « la première des Arabes et leur interprétation », toujours présente, même lorsqu’il entrevoyait l’humiliation et la famine infligées aujourd’hui aux Gazaouis. Malgré l’absurde et la cruauté du politique, ses articles et ses romans restaient traversés par un fil de lumière : « En Palestine, nous avons appris la liberté, la résistance et l’amour, et nous avons vu devant nous un horizon qu’aucun ne pourra refermer », affirmait-il.
Sa relation avec la Palestine était une histoire d’amour éternelle, spirituelle autant que politique. Nombreux sont ceux qui le croyaient palestinien, tant son engagement fut existentiel. Mahmoud Darwich l’appelait « mon frère », et l’écrivaine Liana Badr le voyait comme « le fils de toutes les mères palestiniennes ». Pour elle, Élias Khoury n’avait jamais reculé derrière le silence, contrairement à beaucoup d’intellectuels : il incarnait « la vitalité explosive de la vérité, l’obstination à ne pas abandonner ce qu’il considérait comme sacré ».
De l’absurde à la dystopie
Élias Khoury lui-même avait qualifié son époque de « carnaval de la mort », dans un texte écrit depuis son lit d’hôpital. « L’agression ne se limite pas aux armes, écrivait-il, elle vise l’esprit. C’est une guerre d’anéantissement total, dont l’objectif est de briser la résistance qui est devenue l’âme de la ville… » Ce mélange d’absurde et de dystopie traverse toute son œuvre.
De Gaza à Beyrouth, les guerres actuelles nous ramènent aux visions noires de ses romans, tel Les Visages blancs (1981), où la ville devient méconnaissable, perdue, où l’on ne distingue plus le résistant du corrompu, ni le bourreau de la victime. Beyrouth, Jérusalem, Haïfa ou Gaza – avec Damas, Bagdad et Le Caire – étaient pour Khoury autant de lieux déchirés, menacés, mais qu’il transformait en scènes de résistance, en terrains de mémoire et d’espérance.
Beyrouth, la ville obstinée
Beyrouth n’a jamais quitté son écriture. Elle était sa ville, sa « pomme », comme il aimait la nommer, fût-elle fanée ou brisée. Dans ses romans, Beyrouth est une cité blessée mais toujours debout, qui « se moque des systèmes de mort » et « raconte son histoire en s’enveloppant de ses ruines ». Durant la guerre civile, Khoury s’y était acharné à créer un projet culturel alternatif : directeur du Moultaka al-Masrah (Théâtre de Beyrouth) en 1983, puis rédacteur en chef du Supplément littéraire du quotidien An-Nahar, il y offrit une tribune libre à une génération entière d’écrivains et d’artistes arabes, défendant l’idée que rien ne devait primer sur la liberté d’expression.
Un intellectuel organique
Pour ses pairs, Khoury fut l’exemple du « penseur organique », celui qui ne renonce ni aux causes ni aux victimes. Liana Badr rappelle : « Si l’intégrité porte un nom, c’est Élias. Si la solidarité a un visage, c’est Élias. » L’universitaire Ahmad Beydoun, lui, résumait sa trajectoire par une formule restée célèbre : « Élias est incalculable. »
Soutien indéfectible aux Palestiniens, Khoury s’engagea également dans toutes les luttes arabes pour la liberté : la Syrie, la Tunisie, l’Égypte, l’Irak, le Soudan. Ses textes sur le soulèvement syrien, notamment, restent des cris d’alerte et de solitude : «Vous êtes seuls, écrivait-il aux Syriens. Seuls dans la douleur, seuls dans l’isolement. Seuls à payer le prix de l’effondrement des Arabes et de leur soumission.» Il est parti sans avoir vu la chute du régime Assad, une victoire qu’il aurait célébrée comme un feu d’artifice.
L’héritage d’un écrivain-monde
Romancier (La Petite Montagne, Yalo, Les Enfants du ghetto, Stella Maris), essayiste et journaliste, Khoury a tissé une œuvre où la mémoire individuelle se mêle aux tragédies collectives, de la Nakba à la guerre du Liban. Il a donné voix aux exilés, aux réfugiés, aux sans-noms, bâtissant des passerelles entre les langues, les identités et les générations.
Son humour, sa chaleur humaine et son refus de l’emphase le rendaient immédiatement proche. L’écrivain algérien Waciny Laredj le décrit comme « une personnalité lumineuse et joyeuse », dont la perte a laissé un vide immense : « Avec Élias Khoury, c’est une voix irremplaçable du monde arabe et de la Palestine qui s’est tue. »
Une commémoration à Beyrouth
Pour le premier anniversaire de sa disparition, le ministère de la Culture, sous le patronage du Premier ministre, organise ce lundi à partir de 17h une grande rencontre à la Bibliothèque nationale de Beyrouth. Au programme : un hommage visuel et musical avec la participation de la chanteuse Rima Khcheich, mais aussi un tour d’horizon de son œuvre, des témoignages de proches – dont sa fille Abla Khoury – et d’amis, ainsi qu’une table ronde dirigée par l’universitaire Maher Jarrar, avec notamment la participation de la ministre de l’Éducation et de l’enseignement supérieur Rima Karamé, de l’architecte Jad Tabet, de l’écrivain et réalisateur Mohammad Ali Atassi, du journaliste Jean Kassir et du dramaturge et metteur en scène Rabih Mroué.
Une soirée pour rappeler que si Élias Khoury a quitté ce monde, son écriture, elle, reste un cri – inépuisable.




