Nous sommes le 14 septembre 1982. Il est 16h10 à Beyrouth. Alors que l’avenir du Liban semblait suspendu à son destin, une bombe, dissimulée dans le quartier général des Kataëb à Achrafieh, explosa. Elle fit éclater le ciel, éventra le quartier et réduisit en poussière les murs et les vies, emportant avec elle Bachir Gemayel et vingt-six compagnons. La déflagration fulgurante mêla le fracas de la pierre au tumulte des cris. La ville entière se figea dans l’effroi, la peur et le désarroi. À travers la fumée et les décombres, s’éteignait un président élu qui n’avait pas encore prêté serment. Sa disparition, brutale et éclatante, résonna comme un glas funèbre dans une nation déjà ravagée, détruite et ruinée. Le Liban se trouva encore une fois dans un silence de cendres, condamné à l’inachèvement et l’incomplétude, comme si le destin s’acharnait à lui refuser une résurrection. L’explosion qui emporta Bachir Gemayel brisa brutalement l’élan d’une nation tout entière.
Été 1982, le Liban est un champ de ruines. Les milices se partagent ses quartiers comme des seigneuries féodales. Les chars israéliens déferlent jusqu’à Beyrouth. La Syrie de Hafez el-Assad étend son ombre sur la Békaa. Les Palestiniens transforment le Sud en une citadelle assiégée.
Dans ce chaos surgit Bachir Gemayel. Jeune, implacable, charismatique, il n’est pas seulement un chef : il est l’architecte de destinées. On le reconnaît à son regard plus attentif à l’œuvre qu’il laisse qu’aux honneurs qu’on lui accorde. Il promet ce que nul n’osait plus promettre : un État fort et indépendant. Pour les uns, il est l’incarnation du salut ; pour les autres, l’annonce d’une hégémonie chrétienne nourrie d’ambitions excessives.
Le projet de Gemayel était d’une simplicité redoutable : briser la logique des milices et rétablir l’autorité centrale. Dissoudre les fiefs confessionnels, abolir la fragmentation du territoire, rendre à l’armée sa dignité. Comme un César, il voulut imposer l’ordre ; comme un Solon, inventer des lois ; comme un Mandela, pardonner pour mieux reconstruire. Sa grandeur réside dans cette alchimie rare : savoir manier l’épée et la plume, la force et le droit, le pouvoir immédiat et la promesse future. Une telle entreprise demandait le courage d’un grand homme et la patience d’un bâtisseur. Ce rêve, dans un Liban déchiqueté, relevait d’un défi titanesque, presque messianique.
Nul ne peut évoquer Bachir Gemayel sans penser à Israël. Son élection, survenue au lendemain de l’invasion de 1982, était marquée du sceau de la suspicion : beaucoup voyaient en lui l’homme d’un rapprochement possible avec Tel-Aviv. Cette proximité, réelle ou supposée, empoisonnait sa légitimité, sa pertinence et sa conformité.
Nul ne pourrait contester qu’Israël espérait trouver en lui un partenaire pour garantir sa frontière nord et, peut-être, ouvrir la voie à un traité de paix. Mais Gemayel savait qu’un Liban aligné ouvertement sur Israël serait rejeté par le monde arabe, et que lui-même n’y survivrait pas politiquement. Plus habile, il aurait sans doute cherché un équilibre : négocier un retrait israélien progressif, offrir des garanties de sécurité, tout en évitant une normalisation trop visible. Mais cette danse sur un fil de rasoir aurait suffi à l’exposer aux accusations de déloyauté, de haute trahison et de grande infidélité.
Face à lui, le renard du Moyen-Orient, Hafez el-Assad. L’homme du coup d’État permanent, du calcul patient, du poignard dans l’ombre. Pour Damas, voir émerger un président libanais jeune, populaire et indépendant constituait une déviation, une hérésie, une scission. La survie de Bachir Gemayel aurait signifié une guerre larvée avec la Syrie, où chaque camp du Liban aurait été utilisé, essayé et instrumentalisé pour miner son autorité.
Restait la question palestinienne. Après le départ de l’OLP, les camps demeuraient des poudrières. Intégrer les réfugiés ? Les marginaliser ? Chaque option était un guêpier, un piège, un épervier.
Un autre défi, plus insidieux encore, se dessinait : la montée du chiisme militant. Amal déjà structuré, le Hezbollah encore balbutiant mais nourri par l’Iran révolutionnaire. Pour ces forces, Gemayel aurait été l’ennemi absolu : chrétien, pro-occidental, suspecté de compromissions. Sa présidence aurait très probablement déclenché un affrontement ouvert, peut-être la naissance d’un nouveau cycle de brutalité et de violence sans merci.
Washington, dans la logique de la guerre froide, lui aurait certainement offert un soutien diplomatique et militaire. Mais jamais les États-Unis n’auraient risqué une confrontation directe avec la Syrie et l’Iran pour sauver Beyrouth. Ses intérêts politiques priment toute réalité. Gemayel aurait donc marché seul et esseulé dans ce champ de mines, l’épée levée mais le bouclier fragile.
Et pourtant, on aurait tort de réduire Bachir Gemayel à un simple pion condamné. Sa jeunesse, son charisme, son ambition réformatrice, son autorité auraient pu séduire les lassés du désordre et, à terme, rééquilibrer les rapports confessionnels. Mais ce chemin aurait été jalonné de conspirations, de menaces d’assassinat et de sanglantes batailles.
Aurait-il tenu la durée de son mandat ? Aurait-il réussi le pari ? Aurait-il été renversé, exilé, ou simplement usé par le poids des forces contraires ? Nul ne peut l’affirmer. Mais il est probable que, même en survivant, sa présidence aurait gardé la marque du tragique : celle d’un homme lancé contre des moulins encore plus puissants que lui.
Au Liban, les héros ne gouvernent pas : ils meurent trop tôt ou se brisent trop vite. Bachir Gemayel incarne cette loi implacable, où l’histoire n’accorde aux hommes que la gloire des commencements, jamais celle des couronnements et des accomplissements.
Son assassinat nous rappelle une vérité crue : ce ne sont pas les présidents qui façonnent le Liban, mais les forces régionales qui façonnent les présidents. La survie de Bachir Gemayel aurait sans doute ouvert une brèche d’espérance, mais elle ne l’aurait pas libéré de l’étau syrien, iranien, israélien, des intérêts des grandes puissances et des inerties confessionnelles qui étouffent toute réforme !
L’histoire retiendra de lui ce qu’il fut, mais aussi ce qu’il aurait pu faire. Et c’est peut-être là, dans ce conditionnel tragique, que réside toute la douleur du Liban : un pays qui n’en finit jamais de rêver à ce qu’il aurait pu être mais qui demeure toujours séquestré, enfermé et embastillé par ses propres chaînes et par les conflits des grandes puissances chez lui.
Depuis le 14 septembre 1982, le Liban continue de porter le fantôme de Bachir Gemayel comme une cicatrice mal refermée. Bachir Gemayel fut l’éclair dans la nuit, mais au lieu d’annoncer l’aube, il n’a laissé que l’odeur de la poudre et l’éternel soupir d’un pays condamné à attendre un sauveur, un rédempteur qui ne viendra peut-être plus jamais !
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