Critiques littéraires Roman

Cruelles guerres secrètes à Damas

Un roman mêlant intrigue et romance, écrit par David McCloskey, un ancien agent de la CIA...

Cruelles guerres secrètes à Damas

D.R.

L’armée américaine, grâce aux ateliers de « creative writing » qui ont permis à des soldats ayant servi en Irak ou en Afghanistan de se former à l’écriture à l’issue de leur engagement, nous a donné une volée de bons écrivains – Kevin Powers, Phil Klay, Steven Moore parmi d’autres. Au tour de la CIA dont un des anciens agents, David McCloskey, vient de faire une irruption surprenante dans le domaine du thriller avec deux premiers romans à couper le souffle, l’un se déroulant dans la Syrie de Bachar al-Assad, Mission à Damas, l’autre dans la Russie de Vladimir Poutine (Moscou X, Seuil/Verso, 2025).

Le régime syrien venant de mordre la poussière, on retiendra en priorité Mission à Damas qui se déroule une douzaine d’années avant sa chute, donc, en pleine guerre civile, quand le raïs se prépare à faire gazer au sarin sa propre population. À cette époque terrible, la CIA est sur plusieurs fronts : elle doit venger la mort sous la torture de sa chef d’antenne dans la capitale syrienne en tuant l’un des chefs des moukhabarat syriens responsable de cet assassinat, « retourner » une haute fonctionnaire, Mariam Haddad, travaillant dans le premier cercle du Palais présidentiel, et, bientôt, obtenir des informations top-secret qui permettraient au gouvernement américain d’empêcher le gazage qui se prépare. Sam Joseph, un expert du Proche-Orient et agent tout terrain de la Centrale, a été chargé de ces trois missions qui se rejoignent en opérant sous couverture diplomatique à Damas.

Ce qui va encore compliquer la mission, c’est que Sam et Mariam vont rapidement tomber éperdument amoureux l’un de l’autre, ce que le code de la CIA proscrit formellement sous peine d’exclusion. Et ce qui rendra l’affaire encore plus complexe, c’est que Mariam s’est jurée également de protéger sa cousine qui milite contre la dictature syrienne et qui vient d’être défigurée par un coup de matraque lors d’une manifestation.

Racontée ainsi, l’intrigue apparaît peu vraisemblable et elle l’est assurément. Mais si le roman a néanmoins été consacré par le quotidien britannique The Times comme le meilleur thriller depuis bien longtemps, c’est parce qu’il n’en demeure pas moins passionnant.

D’abord, à cause de la personnalité de son auteur. En tant qu’ancien analyste de la CIA, celui-ci est familier, à l’évidence, des mille et une techniques d’espionnage et de contre-espionnage, en usage pas seulement chez son ancien employeur mais aussi chez les ennemis de celui-ci. Aussi le récit d’une simple filature à Damas prend-il une autre dimension que dans les romans d’espionnage disons classiques, fussent-ils bien ficelés. Dans la réalité, un agent américain passe habituellement au moins cinq heures, cela peut aller jusqu’à dix, à marcher dans la ville pour repérer d’éventuels pisteurs avant de retrouver sa source. Dans le roman, cela nous donne des descriptions s’étirant sur plusieurs dizaines de pages et fourmillant de détails sur la manière dont il s’y prend pour débusquer, puis semer ceux qui le suivent. Si bien que le lecteur examine les rues de Damas avec le regard perçant de Sam Joseph, décortique les bruits de pas ou de circulation avec son ouïe affinée par le danger, ressent sa tension monter quand s’approche la menace, en perçoit les signes avant-coureurs, en particulier les petits picotements dans la nuque. Mais il est aussi dans la tête de ceux qui le traquent. D’où un récit pluriel qui n’épuise jamais le sujet.

David McCloskey ne nous entraîne pas que dans les rues de Damas. Il nous fait aussi entrer dans les sous-sols secrets de l’ambassade américaine, les planques de la CIA, le palais présidentiel, nous invitant au cœur des disputes sordides des chefs du renseignement syrien et de leurs relations sexuelles ou familiales, dans l’intimité téléphonique d’une conversation entre Poutine et Bachar al-Assad. Mais le morceau de bravoure du roman demeure ses descriptions des séances de torture.

En général, la douleur, surtout si elle est extrême, ne se laisse pas raconter et très rares sont les écrivains qui osent se confronter à l’exercice. David McCloskey, lui, y va franco, détaillant la progression, étape par étape, des supplices jusqu’au plus terrifiant d’entre eux, celui à l’électricité : « la douleur était pure, sursaturée. Il s’était entraîné pour cela, mais les simulations n’étaient que… des simulations. Il ignorait que cela ferait l’effet d’une eau bouillante injectée dans ses muscles, ses veines et ses os, que cela remonterait de ses pieds à son cerveau, qui se dilatait maintenant comme un ballon trop gonflé, prêt à éclater. Puis cela cessa, aussi soudainement, et la pièce fut replongée dans une marée de lumière et de bruit. Il sentit sa poitrine se déchirer et il vomit sur le sol. » Le pire est encore à venir.

L’intérêt du roman réside aussi dans le regard qu’il porte sur la nomenklatura syrienne : corrompue, paranoïaque, vicieuse. En un mot : atroce. Mais il y apporte des nuances : certains tortionnaires ont des sentiments, aiment leurs épouses et adorent leurs enfants, et s’ils se comportent avec une extrême cruauté, c’est parce qu’ils sont comme aimantés par elle, du fait qu’elle est consubstantielle à la nature du régime. « Savez-vous ce que ce régime a fait ? (…) Il prend des gens comme moi et les lie à lui. Le destin de ma famille est lié à celui du gouvernement (…). Je suis un esclave, comme les autres. Un esclave de rang supérieur mais un esclave quand même », confiera l’un des principaux chefs des moukhabarat.

Le récit est aussi maillé de références historiques, toutes épouvantables, comme les massacres de masse perpétrés par l’armée syrienne à Hama en 1982, le gazage de la Ghouta en 2013, les abominables supplices infligés pendant 15 mois d’affilée par le Hezbollah au chef de la CIA à Beyrouth, William Buckley, qui se terminèrent par sa pendaison en 1984.

Quant à la CIA qui a passé au crible le manuscrit, elle s’en sort évidemment bien. L’auteur ne cache guère son admiration. Il nous apprend au passage qu’elle est radine avec ses agents qui ne peuvent voyager qu’en seconde classe en train et en classe économique en avion, en plus exclusivement sur des compagnies américaines. Et que, si l’agence est parfaitement capable d’assassiner un chef taliban en plein cœur de l’Indu Kush, elle ne dispose pas, à son siège de Langley, d’une seule agrafeuse en état de marche, pas plus qu’elle n’a jamais tout à fait réussi à synchroniser les différentes horloges selon les pays étrangers.

Mission à Damas de David McCloskey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan-Frédérik Hel-Guedj, Seuil/Verso, 2024, 548 p.

L’armée américaine, grâce aux ateliers de « creative writing » qui ont permis à des soldats ayant servi en Irak ou en Afghanistan de se former à l’écriture à l’issue de leur engagement, nous a donné une volée de bons écrivains – Kevin Powers, Phil Klay, Steven Moore parmi d’autres. Au tour de la CIA dont un des anciens agents, David McCloskey, vient de faire une irruption surprenante dans le domaine du thriller avec deux premiers romans à couper le souffle, l’un se déroulant dans la Syrie de Bachar al-Assad, Mission à Damas, l’autre dans la Russie de Vladimir Poutine (Moscou X, Seuil/Verso, 2025).Le régime syrien venant de mordre la poussière, on retiendra en priorité Mission à Damas qui se déroule une douzaine d’années avant sa chute, donc, en pleine guerre civile, quand le raïs se prépare à...
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