Critiques littéraires Récit

Amélie Nothomb, du côté de la mère

Alors que la célèbre romancière belge avait consacré dernièrement deux récits à son père, Premier sang (2021) et Psychopompe (2023), elle n’avait jamais rien livré sur sa mère. Tant mieux qui paraît en cette rentrée littéraire 2025 vient combler cette faille ou plutôt parfaire l’histoire d’un nœud familial où se tisse toute la genèse de la complexité créatrice de l’auteure.

Amélie Nothomb, du côté de la mère

© Jean-Baptiste Mondino

«Depuis une trentaine d’années, de nombreux lecteurs m’ont dit qu’à lire mes livres on sentait mon amour pour mon père et mes préventions contre ma mère. La première impression est aussi juste que la seconde est fausse. » C’est sur cette interrogation qu’Amélie Nothomb, comme décillée par cette révélation, plonge dans l’écriture de son nouveau roman, Tant mieux. C’est un fait, Amélie Nothomb a beaucoup puisé dans son vécu pour composer ses récits. On se souvient de Stupeur et Tremblements (1999) narrant son épopée nipponne ou Le Livre des sœurs (2022) parlant de son anorexie mentale suite à un viol subi à 12 ans. « Je suis moi-même la matière de mon livre », disait Montaigne. Chez Nothomb, chaque livre peut être aussi dévoué à un corps de l’autre. Dans Soif (2019) elle allait jusqu’à se mettre dans la peau du Christ en pleine pénitence.

Voici Tant mieux qui raconte la vie de la mère de l’auteure. « Mon amour pour mon père, annonce Amélie Nothomb, c’est Sophocle, Corneille, non que je prétende au chef-d’œuvre, c’est l’amour classique et sans faille d’une fille pour une figure paternelle droite et noble. Mon amour pour ma mère, c’est Barbey d’Aurevilly, c’est déchiré et hirsute, magnifique et entrecoupé de joie. » Cela promet…

Barbey justement. Et plus que Proust. Pour conter le côté de la mère, Amélie Nothomb remonte le fil généalogique et plante le décor d’une situation digne des contes diaboliques de l’auteur fin de siècle. Alors qu’elle est âgée de 4 ans, Adrienne (c’est le nom de fiction que l’auteure donne à sa mère) est placée lors de vacances d’été chez sa grand-mère. C’est une femme atroce, veuve désargentée qui déteste les gens. L’enfant qu’elle garde doit ingurgiter le matin du hareng avec du café au lait et n’a pour tout jouet qu’une cuillère en bois. Cela forge un caractère mais surtout cela fortifie l’imagination. Par effet rebond, la petite Amélie Nothomb en aura sûrement conservé quelque chose. Puis, c’est le tableau de la Belgique pendant la guerre et sous l’occupation. Adrienne, aussi jeune soit-elle, comprend que ses parents s’arrangent d’un commerce marital bien particulier. Ils s’aiment, certes et la famille est soudée mais cela n’empêche pas Monsieur d’avoir une bonne amie et Madame de fricoter avec qui bon lui semble, comme un nommé Louis que l’on appelle tonton et qui fait des affaires avec des Allemands ou Ladislas, portrait incarné de l’aristocrate désargenté. Adultère et arrangement bourgeois, la famille tient. « Tant mieux, tant mieux », se répète Adrienne tout au long de sa vie. C’est son mantra, une sorte de formule protectrice lui permettant de supporter les vicissitudes de l’existence qui, malgré leurs détours cruels ou douloureux, obéissent à une logique contre laquelle on ne peut rien. « Tant mieux. C’était inexpiable. Tant mieux ne consistait pas à se voiler la face mais à faire triompher la vie, la vitalité. Tant mieux. »

C’est finalement autour d’Adrienne, la mère de l’auteure donc, que se focalise le récit. Une enfant à part, très sensible et très intelligente, mais peu attirée par l’école. Chaque fois, elle s’en tire de justesse pour passer en classe supérieure. Heureusement, Adrienne a le don des mots. Ils coulent en elle naturellement et avec grâce. Pas un hasard si son auteure de chevet est Colette. Aussi, dans une scène digne de Cyrano, la voici qui rédige des lettres d’amour pour sa grande sœur bien plus empesée qu’elle. Et c’est ainsi qu’elle fait la rencontre d’Armel avec qui elle se mariera. C’est ce couple heureux que formeront les parents d’Amélie, les Nothomb. Fruit de quelle descendance ? De quels drames ? À son tour, Amélie se révèlera hyper sensible, assaillie par des peurs existentielles dès l’âge de 5 ans. « Je n’oublierai jamais ma dette astronomique envers ma mère : elle m’a livré un bouclier pour lutter contre mes ténèbres », confie-t-elle, avant d’ajouter : « mon amour pour ma mère est de l’ordre du ravage : il n’y a pas de frein, pas de sagesse, pas d’équilibre. » Dans ce lien mère-fille, tour à tour pudique ou insondable, c’est-à-dire monstrueux, nous sommes au cœur de la création.

Le mystère Nothomb reste entier. Considérée autant comme une faiseuse rouée de best-seller – et la dévotion de son fan club dont les files s’allongent dans les salons du livre le démontre – Amélie Nothomb s’est aussi imposée dès la publication de son premier roman Hygiène de l’assassin (1992) comme une figure respectée de la littérature. Sa maîtrise de la langue alliée à un penchant pour la fantaisie, le goût du bizarre que n’altère pas sa propension au beau, et surtout une puissante capacité d’évocation romanesque propre à faire vivre sous nos yeux n’importe quel personnage, ont fait d’elle un écrivain tout à fait singulier, respecté et désormais indispensable au paysage littéraire. Ce nouvel opus, Tant mieux, confirme qu’Amélie Nothomb fait œuvre, c’est-à-dire que l’ensemble de ses romans additionnés – près de 30 à ce jour ! – constituent un monde dont la cohérence esthétique, faite d’émotions troublantes et sincères et de détails excentriques, a su s’imposer comme norme.

Tant mieux d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 2025, 216 p.

«Depuis une trentaine d’années, de nombreux lecteurs m’ont dit qu’à lire mes livres on sentait mon amour pour mon père et mes préventions contre ma mère. La première impression est aussi juste que la seconde est fausse. » C’est sur cette interrogation qu’Amélie Nothomb, comme décillée par cette révélation, plonge dans l’écriture de son nouveau roman, Tant mieux. C’est un fait, Amélie Nothomb a beaucoup puisé dans son vécu pour composer ses récits. On se souvient de Stupeur et Tremblements (1999) narrant son épopée nipponne ou Le Livre des sœurs (2022) parlant de son anorexie mentale suite à un viol subi à 12 ans. « Je suis moi-même la matière de mon livre », disait Montaigne. Chez Nothomb, chaque livre peut être aussi dévoué à un corps de l’autre. Dans Soif (2019) elle allait jusqu’à...
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