Le point de vue de...

Le retour des Phéniciens

Le retour des Phéniciens

« Si je rappelle aux miens nos aïeux phéniciens, 

C’est qu’alors nous n’étions au fronton de l’histoire, 

Avant de devenir musulmans ou chrétiens, 

Qu’un même peuple uni dans une même gloire… » (Charles Corm)

Lors de la proclamation de l’État du Grand Liban en septembre 1920, les Phéniciens reviennent en force dans le débat politique qui agite le pays et la région. Il y a les partisans d’une Grande-Syrie, ceux du Grand-Liban et, aux idéologies en vogue (telles le syrianisme ou l’arabisme) s’ajouta le phénicianisme. Ce dernier courant est animé par des intellectuels francophones réunis autour de la Revue phénicienne, fondée par Charles Corm. Ils promeuvent un nationalisme libanais exclusif et affirment que les Phéniciens sont les ancêtres des Libanais modernes, indépendamment de leurs attaches confessionnelles. Cette thématique permet d’insister sur la vocation humaniste et culturelle du Liban, à travers des ancêtres réputés pour être les pères de l’alphabet ainsi que de talentueux commerçants.

Les poètes Charles Corm, francophone, et Saïd Akl, arabophone, sont habités par les mêmes passions : un nationalisme libanais intransigeant et un rejet de la langue arabe dont Saïd Akl est pourtant un orfèvre et un maître incontesté. Corm est hanté par la langue perdue d’un Liban éternel : « Mais notre langue est morte, un soir, dans le silence / Et nous sommes vivants ».

Les pétitions adressées à la Conférence de la paix de 1920 stipulent que la Syrie et le Liban procèdent de deux civilisations différentes et que la Côte, qui s’est toujours tournée vers l’Occident, depuis les temps des Phéniciens, ne pourrait se laisser enfermer dans un panarabisme intrusif. Le Patriarche maronite le réaffirme explicitement dans son mémorandum à Clemenceau : « On a voulu confondre le Liban et la Syrie. C’est là une erreur. Sans remonter à leurs ancêtres Phéniciens, les Libanais ont toujours constitué une entité nationale, distincte des groupements voisins par sa langue, ses mœurs, ses affinités, sa culture occidentale. » Après 1920, le phénicianisme prend un autre essor dans la mesure où il peut cristalliser et justifier une identité nationale spécifique fondée non pas sur la religion mais sur des similitudes ethniques et culturelles non-arabes. En dehors des sphères francophones, beaucoup d’auteurs libanais d’expression arabe (mais majoritairement chrétiens) adoptent à leur tour les thèses phénicianistes. Ils revendiquent de façon très explicite le patrimoine phénicien et l’identité unique de tous les Libanais, distincte des identités collectives, arabe ou syrienne. Akl portera ces thèses à leur sommet  ; il fut à la fois l’un des plus importants poètes arabes du XXe siècle et l’un des plus grands militants de la cause libano-phénicienne. Durant les années 40, le Liban devient un fait accompli, accepté par la grande majorité de la population, surtout parmi la bourgeoisie, qu’elle soit chrétienne ou musulmane. Reconnaître l’existence du Liban comme un État souverain et indépendant conduit inévitablement à reconnaître aussi le fait que le Liban a une existence et une Histoire propres. La terminologie phénicienne fait son entrée dans le narratif national libanais et devient une part bien établie de la formation de l’entité libanaise. Parlant de ses ancêtres phéniciens, un intellectuel musulman sunnite comme Omar Fakhoury y aura recours de la même façon que les archéologues, les poètes et les auteurs souverainistes. De même, Abdallah Alayli, l’un des plus éminents linguistes du monde arabe et dont personne ne pouvait mettre en doute l’arabité, insistera sur le fait que la nation libanaise commence avec les navigateurs phéniciens… Mais ces Phéniciens, Alayli les arabisera en quelque sorte, en considérant qu’ils constituaient les premières vagues « arabes » arrivées au Liban. Sélim Abou, qui deviendra, dans les années 2000, le champion de la résistance contre l’occupation syrienne, écrira un ouvrage dans lequel il fait de l’idéal phénicien le symbole de la réussite de la « formule libanaise ».

Au XXIe siècle, les débats politiques changent complètement de registre. Les « -ismes » d’antan, phénicianisme, syrianisme, arabisme ne constituent plus des enjeux. Le monde (dit) arabe n’a même plus une unité de façade. Les idéologies semblent avoir rendu l’âme, sauf l’islamisme qui connaît plusieurs avatars. Le phénicianisme, remisé au rang d’une curiosité folklorique, a perdu son lustre d’antan et a complètement disparu des débats. Peut-être n’a-t-il plus de raison d’être, ayant presque atteint son but ultime, la fondation d’un État libanais. Mais l’héritage phénicien est tellement ancré dans les esprits, que ses symboles ont réapparu sur les timbres libanais, les billets de banque, les noms des sociétés, des écoles (Cadmos, Melkart), des projets étatiques (Elissar), des hôtels (Phoenicia, Ahiram) etc. Ces dernières années, une banque à capitaux musulmans chiites prend le nom de Fenicia Bank et une nouvelle université (chiite aussi) s’implante au Liban-Sud sous le vocable de Phoenicia University. Nous sommes à des années-lumière de l’exclusivisme chrétien et maronite. Les publications sur le passé du Liban se multiplient  ; Beyrouth redécouvre ses vestiges cananéo-phéniciens  ; on instaure une journée de l’alphabet. Nous avons proposé, il y a huit ans, à l’Université Saint-Joseph des cours optionnels de langue et d’épigraphie phéniciennes qui connaissent depuis lors un succès énorme et inattendu, parallèlement à la création d’une Chaire d’études phéniciennes dont les conférences ont séduit un large public. Un groupe de musique pop (Adoon) qui chante en néo-phénicien a récemment inondé les réseaux sociaux. Le phénicianisme n’est plus un enjeu politique ou idéologique, mais une réalité culturelle et une composante assimilée et assumée du passé du pays.

« Si je rappelle aux miens nos aïeux phéniciens, C’est qu’alors nous n’étions au fronton de l’histoire, Avant de devenir musulmans ou chrétiens, Qu’un même peuple uni dans une même gloire… » (Charles Corm)Lors de la proclamation de l’État du Grand Liban en septembre 1920, les Phéniciens reviennent en force dans le débat politique qui agite le pays et la région. Il y a les partisans d’une Grande-Syrie, ceux du Grand-Liban et, aux idéologies en vogue (telles le syrianisme ou l’arabisme) s’ajouta le phénicianisme. Ce dernier courant est animé par des intellectuels francophones réunis autour de la Revue phénicienne, fondée par Charles Corm. Ils promeuvent un nationalisme libanais exclusif et affirment que les Phéniciens sont les ancêtres des Libanais modernes,...
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