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Culture - Spectacle

À Baalbeck, Oussama Rahbani et Hiba Tawaji font vibrer la mémoire en musique

Oussama Rahbani signe une œuvre d’art total mêlant poésie, peinture, chorégraphie et musique, portée par la voix puissante de Hiba Tawaji, qui fait vibrer d’amour, de nostalgie et de merveilles inattendues les colonnes de Jupiter et de Bacchus.

À Baalbeck, Oussama Rahbani et Hiba Tawaji font vibrer la mémoire en musique

La chanteuse Hiba Tawaji dans un apparition onirique entre les colonnes de Jupiter et de Bacchus. Photo Nabil Ismail

La nuit, encore, de ce 8 août 2025, tant rêvée qu’elle en perd presque sa réalité, des pneus brûlés par des manifestants partisans du Hezbollah bloquent l’accès à Baalbeck.

— « Alors, on y va quand même ? »

— « Vous croyez que le spectacle sera annulé ? »

— « Tant que ce n’est pas officiellement annulé, j’y vais. »

— « Fais quand même attention à toi… On ne sait jamais ce qui peut arriver. »

Une petite boule au ventre, fatigués un peu par l’angoisse, un peu par la chaleur humide des étés libanais, et pour certains par le long trajet de Beyrouth à la Békaa ponctué par les paysages arides de la région, ceux qui croient en la résistance culturelle se dirigent, contre vents et marées, vers cet écrin de civilisation qu’est Baalbeck.

Et dire qu'il y a moins d’un an, le site millénaire paraissait en péril ; mais, portée par la ténacité de Nayla de Freige, sa présidente, la manifestation a résisté aux vents contraires, réaffirmant avec force que la culture demeure un bastion face à l’instabilité.

Enfin, nous y arrivons. L’air chaud mais sec du climat continental nous surprend agréablement et nous revigore. Nous sommes accueillis par un conducteur de touktouk qui nous propose de nous emmener chez « Abou Hayyan », 70 ans, réputé pour ses fatayer bi sbenikh exquis, parfaits pour apaiser une faim pressante, ou par un enfant au teint hâlé par le soleil au zénith de la Békaa, offrant de l’eau glacée pour se rafraîchir.

Nous flânons un moment dans les rues du chef-lieu, charmés par les maisons traditionnelles aux toits de tuiles rouges et aux trois arcades. Un immeuble éventré avec une précision chirurgicale jette une ombre d’inquiétude. Les relents de guerre sont encore là : les appartements détruits par des frappes israéliennes côtoient les joyaux architecturaux de la région. Mais ce fantôme est vite dissipé par l’accueil chaleureux des habitants.

Un tableau du spectacle "Hakabat" orchestré par Oussama Rahbani pour le festival de Baalbeck. Photo Nabil Ismail
Un tableau du spectacle "Hakabat" orchestré par Oussama Rahbani pour le festival de Baalbeck. Photo Nabil Ismail


Héliopolis est là

Un autre fantôme apparaît – mais cette fois, c’est une apparition heureuse. Une femme brune en robe romaine blanche brodée d’or, à la longue chevelure couronnée de lauriers, surgit – littéralement – de la mémoire des hommes et de l’Histoire, dans le temple de Bacchus, à Héliopolis, la cité du soleil. Princesse ou prêtresse ? Ni l’une ni l’autre : c’est Hiba Tawaji, envoûtant et charmant les lieux mieux que nulle pythie.

« Enti esmik Baalbeck » – « Toi, tu t’appelles Baalbeck » –, un oracle de lait et de miel, insufflé par la poésie de Ghadi Rahbani et la musique de son frère Oussama, fait chanter les colonnes. Des figures du passé, femmes en robes romaines asymétriques, centurions, enfant aux cheveux tressés, surgissent pour brûler non pas des pneus, mais les planches du Festival International de Baalbeck.

Est-ce un rêve ? Difficile de dire le contraire, quand, au matin, les yeux gonflés de sommeil, l’esprit encore brumeux, on tente de retenir coûte que coûte cette apparition furtive d’une nuit d’été.

L'hommage à Ziad Rahbani. Photo Nabil Ismail
L'hommage à Ziad Rahbani. Photo Nabil Ismail


Un hommage familial 

Oussama Rahbani, qui confie avoir grandi à l’ombre des colonnes de la cité du soleil et du génie de son père Mansour et de son oncle Assi, possède aujourd’hui sa voix et son identité propres sur la scène artistique libanaise et internationale.

S’il a affirmé son talent musical, porter un tel héritage familial n’est pas chose aisée. Mais le rêve incarné par Hakabat prouve qu’il en est digne. Il relève haut la main le défi en orchestrant ce spectacle à Baalbeck et en consacrant l’une de ces « étapes » à la mémoire de son histoire familiale, que respirent encore les pierres plurimillénaires.

Sans tomber dans la nostalgie larmoyante, on a l’impression furtive – comme dans un tableau impressionniste – d’assister à une pièce des frères Rahbani, avec une nouvelle mise en scène de Saif 840. L’éclairage rouge-sang sur le temple du dieu du vin, le pas affirmé des chorégraphes, et la voix puissante de Hiba Tawaji plongent le spectateur à la fois dans la révolte des paysans de 1840 et dans l’héritage de Feyrouz et des frères Rahbani.

L'hommage de Oussama à son père Mansour Rahbani. Photo Nabil Ismaïl
L'hommage de Oussama à son père Mansour Rahbani. Photo Nabil Ismaïl


L’interprétation de Wahyet elli rahou devient un véritable « reenactment » artistique et historique où l’empire ottoman et l’âge d’or des Rahbani se superposent, offrant au spectateur ce vieux rêve humain : vivre à une autre époque que la sienne, habiter un ailleurs hors du temps…

Les colonnes et les ruines de Baalbeck se muent, tout au long du spectacle, en écrans vivants grâce à un somptueux mapping 3D réalisé par Émile Adaimy (Adaimy Studios). Sur la pierre millénaire défilaient, comme par magie, des images reconstituant la cité telle qu’elle se dressait à l’origine : temples intacts, couleurs retrouvées, reliefs sculptés comme au premier jour. Ces visions de l’Antiquité se mêlaient à des photographies de famille et à des séquences vidéo d’archives, tissant un pont entre l’histoire universelle et l’histoire intime. Parmi ces instants, un moment particulièrement attendu a suspendu le temps : Oussama Rahbani, assis derrière son piano, a rendu hommage à son cousin Ziad, disparu une dizaine de jours plus tôt, tandis que Hiba Tawaji interprétait avec douceur et gravité Bala Wala Chi. Un hommage pudique, où la musique tenait lieu de mémoire.


Oussama Rahbani au clavier, Hiba Tawaji au chant et Ibrahim Maalouf à la trompette. Photo Nabil Ismail
Oussama Rahbani au clavier, Hiba Tawaji au chant et Ibrahim Maalouf à la trompette. Photo Nabil Ismail


Les invités « surprise »

Hakabat mêle poésie, musique, peinture, chorégraphie, mais aussi influences romaines, libanaises et françaises. Fidèle à l’esprit du festival, la soirée prend des allures de rencontre cosmopolite, enrichie par la présence inattendue d’Ycare, d’Ibrahim Maalouf et de la chorale Voice of Heaven.

Le chanteur français d’origine libanaise Ycare, visiblement ému, foule à nouveau le sol de ses ancêtres après quinze ans d’absence. Aux côtés de Hiba Tawaji, il interprète Les Cèdres, une composition d’Ibrahim Maalouf. Le timbre chaloupé de la trompette vient sceller ce moment, prolongement naturel d’une soirée qui a le parfum des nuits d’été. Un parfum que l’on pourra respirer à nouveau le 13 septembre, lorsque Ibrahim Maalouf se produira à l’Hippodrome de Beyrouth avec « les trompettes de Michel-Ange » dans le cadre du festival de L'Orient-Le Jour.

La nuit, encore, de ce 8 août 2025, tant rêvée qu’elle en perd presque sa réalité, des pneus brûlés par des manifestants partisans du Hezbollah bloquent l’accès à Baalbeck.— « Alors, on y va quand même ? »— « Vous croyez que le spectacle sera annulé ? »— « Tant que ce n’est pas officiellement annulé, j’y vais. »— « Fais quand même attention à toi… On ne sait jamais ce qui peut arriver. »Une petite boule au ventre, fatigués un peu par l’angoisse, un peu par la chaleur humide des étés libanais, et pour certains par le long trajet de Beyrouth à la Békaa ponctué par les paysages arides de la région, ceux qui croient en la résistance culturelle se dirigent, contre vents et marées, vers cet écrin de civilisation qu’est Baalbeck.Et dire qu'il y a moins d’un an, le site millénaire...
commentaires (3)

Arrêtez de bafouer l héritage de Fayrouz et des frères Rahbani

Mokhbat Georges

08 h 43, le 11 août 2025

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Commentaires (3)

  • Arrêtez de bafouer l héritage de Fayrouz et des frères Rahbani

    Mokhbat Georges

    08 h 43, le 11 août 2025

  • Un article, non seulement rafraîchissant, mais aussi et surtout surtout surtout, exprime l'Essence même de l'Esprit du Liban et des Libanais!! Merci OLJ...

    Wlek Sanferlou

    14 h 19, le 10 août 2025

  • Merci Oussama et Hiba pour ce spectacle magnifique qui présente le vrai visage du Liban, en contraste absolu avec le spectacle désolant des partisans du Hezbollah qui ont essayé en vain (merci l’armée libanaise) de bloquer les accès à Baalback. Ils préfèrent manifestement le spectacle des bourkas iraniennes ! Pourvu qu’on en finisse avec ces gens qui continent à prendre le pays en otage .

    Ziad CHOUEIRI

    07 h 37, le 10 août 2025

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