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Nos lecteurs ont la parole

Le 4 août 2020, le jour où j’ai dû mûrir

Pour la majorité des êtres humains, cette date a été très vite oubliée, relativement insignifiante. Or, pour tous les Libanais, elle nous a changé la vie, d’une façon ou d’une autre. Demandez à n’importe lequel d’entre eux son 4 Août, il saura vous le conter avec une précision d’historien.

Ce jour marque, pour moi, la fin de mon enfance, une désillusion brutale et un aperçu du monde adulte, jusqu’ici dissimulé. Ce n’est pas tellement l’explosion en elle-même qui a tout modifié, mais plutôt ce qui en découla.

J’avais 12 ans, encore un enfant, pas vraiment adolescent, qui vivait de façon assez privilégiée au Liban. Je ne manquais de rien malgré quelques aléas de la vie, entouré d’un pays et de personnes que j’aimais. Je ne m’étais jamais imaginé une vie sans eux et surtout sans mon « heimat », mon pays natal.

Cette entité encore nouvelle (relativement aux autres pays) venait de traverser une période de révolution. Rébellion qui n’aboutit à rien mais prouvant tout de même que ce peuple, si disparate par le passé, pouvait s’unir. Elle avait réussi à me charmer, à me donner espoir et surtout à m’imaginer un futur ô combien concret. La séparation n’en fut que plus difficile.

Dans ce pays où les plus vieilles générations sont toutes meurtries par la guerre, la déflagration du 4-Août réveilla de mauvais souvenirs. Ma mère, se retrouvant au moment de l’explosion sur la route du port, n’y échappa malheureusement pas. Dans l’angoisse de l’instant, presque comme par habitude, une pensée s’immisça chez tous : la guerre avait été déclarée et la première bombe envoyée. L’instinct maternel se réveillant, ma mère parvint à monter jusqu’à notre maison d’été à la montagne afin de me retrouver.

Là eut lieu mon premier choc.

Je dus faire face, avec sang-froid, à une version de ma mère que je n’avais jamais perçue, jamais pu concevoir : une version en proie à l’hystérie. Alors même qu’elle s’était rendu compte de ma présence et de mon bien-être, elle continuait de se lamenter comme elle l’avait fait par téléphone. Écrasée par un choc mental et physique, la conscience de ma mère avait lâché, la laissant dans un état presque infantile.

Mon rôle d’enfant se retrouva alors métamorphosé, inversé avec celui de ma mère.

Après le choc initial et après avoir retrouvé ses moyens, l’idée de rester au Liban horripilait ma mère ; elle avait besoin d’une pause. Elle décida donc de partir pendant trois semaines, bien entendu avec moi, aux États-Unis chez de la famille.

Le deuxième choc prit donc place.

À la fin supposée de notre séjour, on me prit à part et on m’informa que ma mère n’avait pas la force de retourner au Liban et que nous allions donc passer l’année en Floride. Je ne pus que m’incliner, ne voulant pas infliger plus de mal à ma mère, quitte à me flageller (au sens figuré bien évidemment).

Imaginez-vous une journée chez vous, avec votre routine, vos fréquentations, vos programmes. Le jour d’après, vous vous réveillez à l’autre bout du monde, sans aucun repère – ni amical ni culturel – si ce n’est un peu familial. Un saut dans le vide, saut qui m’a marqué plus que je ne l’ai laissé paraître et qui entraîna avec lui bien d’autres blessures.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Pour la majorité des êtres humains, cette date a été très vite oubliée, relativement insignifiante. Or, pour tous les Libanais, elle nous a changé la vie, d’une façon ou d’une autre. Demandez à n’importe lequel d’entre eux son 4 Août, il saura vous le conter avec une précision d’historien.Ce jour marque, pour moi, la fin de mon enfance, une désillusion brutale et un aperçu du monde adulte, jusqu’ici dissimulé. Ce n’est pas tellement l’explosion en elle-même qui a tout modifié, mais plutôt ce qui en découla.J’avais 12 ans, encore un enfant, pas vraiment adolescent, qui vivait de façon assez privilégiée au Liban. Je ne manquais de rien malgré quelques aléas de la vie, entouré d’un pays et de personnes que j’aimais. Je ne m’étais jamais imaginé une vie sans eux et surtout sans mon...
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