D.R.
Le rural, le rustique, l’urbain, le périurbain, le « rurbain » – autant de catégories prétendument distinctes, censées circonscrire des régimes d’habitat et de modes de vie différenciés, qui, au Liban, se fondent en un réseau inextricable, hétéroclite et impénétrable. Cette confusion spatiale traduit l’éclatement d’un tissu social profondément morcelé, où les appartenances territoriales, jadis signes ostentatoires d’identités fixes, se dissolvent dans l’amalgame indistinct d’appartenances flottantes et mouvantes.
Au cœur de cette fracture, la guerre dévastatrice de l’automne 2024 a creusé des cicatrices aussi bien visibles qu’indicibles, aggravant la désagrégation d’un corps social fragilisé, peinant à se recomposer. Les régions du Sud, de la banlieue méridionale de Beyrouth et du nord de la Békaa portent encore les stigmates d’une destruction matérielle abyssale, témoins silencieux d’un pays amputé, à bout de souffle, hanté par une quête désespérée de réinvention politique et sociale, dont l’horizon se dérobe chaque jour davantage. Ces terres meurtries incarnent l’érosion avancée d’un pacte social et politique, lui-même perpétuellement précaire – murmure étouffé d’une collectivité fragmentée, suspendue à l’étreinte d’un déni armé, dépourvu d’armes véritables, orphelin de tout projet structurant, rongé par la défaillance d’une foi vacillante dans l’ombre même qu’il s’obstine à projeter. De ce lent dépérissement se transmute un pays qui se désincarne peu à peu, se spectralise, balbutie son existence dans un souffle suspendu et incertain.
En marge de ces épicentres de désolation, s’étalent des réalités plurivoques : quartiers populaires surchargés, bourgs périphériques aux trajectoires contrastées – certains vibrants d’une activité dense et tumultueuse, d’autres voués à la dégradation –, villages montagnards délaissés, ainsi que camps insalubres de réfugiés syriens. Les logiques territoriales s’y superposent sans jamais véritablement se conjuguer. Les formes d’habitat s’accumulent, s’entassent, mais refusent de s’organiser en un tout cohérent.
Tel est donc, à l’heure présente, le cas de ce pays : un paysage disjoint, saturé de contrastes tassés comme dans un coffret de sardines – continuités rompues, marges floues, vestiges réduits à l’apparence, sans force commune, mais toujours soumis à une centralisation aussi vide qu’obstinée. Scission larvée, dissidence improbable. C’est dans ce paysage tourmenté que la disparition de Ziad Rahbani résonne comme un signal sourd, une alerte venue de l’ombre, presque charnelle, témoignant de l’effondrement latent qui ronge l’écosystème national dans toutes nos dimensions : territoriale, sociale, culturelle, symbolique.
À rebours, Ziad s’est attelé à déconstruire ce décor mythique – non comme un simple refuge, mais plutôt comme une forme de dénégation. Face à cette imagerie pastorale pétrie d’idéalisation, il revendiquait un ancrage plus âpre, celui d’un Ras Beyrouth désenchanté, traversé par les vestiges d’une gauche hétéroclite, désormais orpheline de son horizon révolutionnaire, mais toujours porteuse d’une mémoire pâle des justices exilées. En contrepoint, il accordait à l’arrière-pays non pas la ruralité idéalisée, mais les marges délaissées, les périphéries oubliées, les zones d’ombre du Liban réel. Cette tension – entre une ville sans avenir et une campagne sans fable – irrigue autant sa posture esthétique que son positionnement politique.
Le drame de Ziad fut qu’il resta constamment suspendu entre la critique radicale du mythe rahbanien du village et sa transmutation musicale. Oscillant entre décomposition et création, il fut l’ultime protagoniste d’une contre-mythologie inachevée. Sa disparition intervient après des décennies de divisions profondes, durant lesquelles il a clairement choisi son camp, celui pro-Hezbollah.
Il ne s’agit ni de justifier ni d’absoudre un tel choix, mais de le rapporter à l’horizon plus vaste d’une culture qui, depuis trop longtemps, esquive les interrogations premières – celles qui, surgissant dans le tremblement de l’instant, convoquent non le jugement mais la responsabilité. La disparition de cette figure ne clôt rien ; elle rouvre, au contraire, une exigence fondamentale : peut-on indéfiniment différer la nécessité de réinjecter du souffle, c’est-à-dire de la hauteur et de la vocation, dans le récit de ce pays ? Et comment y prétendre sans consentir, fût-ce à mots voilés, à une forme de foi dans la singularité irréductible de ce lieu précaire, déchiré, mais encore habité d’un appel – celui d’un visage, ou d’un lieu comme visage ?
La trajectoire syrienne – passage d’une tyrannie à une autre, peut-être plus radicale encore dans sa capacité à dissoudre l’altérité jusqu’à son anéantissement – ne contraint-elle pas les Libanais à réévaluer la signifiance éthique de leur propre territoire ? Ce territoire, méditerranéen et escarpé, traversé de lignes dissonantes – islamiques, chrétiennes, druzes, juives, païennes – que nul régime n’a jamais su convertir en totalité, tant y persiste, souterrainement, une hétérogénéité indomptée, une pluralité sans synthèse, une mémoire vive de l’autre comme autre.