Quand le père s’en va, la musique erre.
Hommage à un génie de mon pays. Ou plutôt, hommage à mon pays. À ce Liban qu’on ne cesse d’enterrer vivant, et qui, pourtant, enfante des voix qui traversent les siècles. Aujourd’hui, son folklore a perdu l’une de ses clefs, l’un de ses piliers les plus rares. Une figure que l’histoire a mis des siècles à tisser, mais qu’aucun siècle désormais ne saurait reproduire. Ton empreinte est irréductible. Et même le temps, ce dissolvant lent et implacable n’aura pas de prise sur ton souvenir.
Je me demande à quoi ressembleront nos cimetières, le jour où tu iras reposer aux côtés de ton père. Non pas dans la pierre et le silence, mais dans cette vibration invisible où les âmes se répondent. Là-bas, quelles mélodies feras-tu résonner ? Là où le silence semble régner, qui viendra ranimer les morts et faire refleurir les arbres fanés. Sous tes notes, même la terre aride se souviendra de son chant.
Ce matin où Feyrouz n’a pas chanté, le deuil a recouvert les ondes. Les radios se sont figées. Les « Feyrouziyat », les « Rahbaniyat » ont laissé place à un vide. Les notes de musique devenues orphelines se sont tues. Non par simple silence, mais par désorientation. Elles ont perdu leur sens. Le deuil a brouillé leurs lignes, dilué leurs refrains, effacé leur portée. Car leur père n’est plus. Ziad, toi qui avais offert à la musique une langue, une pensée, une voix propre, tu étais bien plus qu’un compositeur : tu étais la conscience même de ce langage. Et aujourd’hui, la musique est orpheline. Dépourvue de son ancrage, elle flotte entre deux mondes, sans tuteur, sans regard pour la ramener à l’essentiel.
Qui, désormais, portera ton verbe ? Qui héritera de ton art – non pas de tes œuvres seules, mais de cette manière d’être au monde, d’habiter l’intellect sans arrogance, de dénoncer sans jamais mépriser ? Tu avais ce langage droit, philosophique mais souple, tranchant mais tendre. Tu parlais avec la vérité des grands, ceux qu’on dérange parce qu’ils dérangent ce qu’on ne veut plus penser.
Et franchement, Bil nesbé la boukra chou ? avec l’art ? La musique ? Le théâtre ardent ? Que valent nos querelles superficielles quand l’art s’éteint dans l’indifférence ? Le vrai masque, c’est celui qu’on enfile chaque jour pour croire à un boukra – ce « demain » prétendument triomphal, qui nous fait reculer de dix pas à chaque fois qu’on croit avancer. Ce n’est pas la pudeur qu’il faut redouter, mais l’illusion du progrès sans mémoire.
Ziad Rahbani, un génie de mon pays que personne n’a jamais su vraiment comprendre. Le Liban avait besoin de toi. De ton courage. De ta lucidité. De cette façon que tu avais de transformer la souffrance en satire, l’absurde en beauté et le quotidien en scène universelle. Tu n’étais pas seulement un artiste, tu étais un monde. Un monde habité, déchiré, mais toujours traversé de lumière.
Et même maintenant que tu t’en vas, tu ne t’éteins pas. Tu continues. Tu rejoues ailleurs. Tu fais rire les morts et pleurer les anges. Ta musique fera refleurir les arbres de l’oubli, elle franchira les frontières et portera le Liban là où il reste encore des âmes capables d’écouter.
Au-dessus, Ziad et Assi ; en dessous, Feyrouz. Tous se regardent, séparés et unis à la fois, tranchés par un espace divin – un intervalle sacré où le silence devient dialogue, où la musique franchit l’invisible et transcende le temps. La balance se penche, mais ta passion l’encombre.
Ziad Rahbani, né de la légende, il a parlé de vérité.
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