Il arrive parfois qu’une étincelle suffise à réveiller la mémoire endormie d’un peuple. Un mot vrai, lancé sans peur, peut faire plus que mille discours : il rend la dignité à ceux qu’on avait réduits au silence.
C’est ainsi que s’est exprimé récemment le Dr Daniel Hanna, sur les réseaux sociaux, en réaction à une déclaration publique du patriarche orthodoxe Jean X Yazigi, chef de l’Église grecque-orthodoxe d’Antioche, dont les propos – dans le contexte syrien – semblaient minimiser les souffrances de centaines de milliers de victimes civiles, tout en suggérant que les responsabilités se trouvaient ailleurs que dans les mains du régime en place.
Dans un texte sobre et courageux, le Dr Hanna rappela que des familles entières avaient été effacées de la surface de la terre, que des mères vivaient sans savoir où reposent les restes de leurs enfants, et que le silence, lorsqu’il devient complicité, est une seconde mort infligée aux opprimés.
Mais au-delà de cette réponse directe, une vérité plus vaste se dégage : notre région étouffe sous le poids de discours religieux travestis en rhétorique politique. Et c’est à cette réalité que je souhaite aujourd’hui répondre.
Je suis chrétien maronite d’Orient. Mon histoire plonge ses racines dans les collines de la foi, dans les premiers pas du message évangélique, dans la langue du Christ lui-même. Mais je suis, avant tout, un homme. Et je refuse que ma foi soit prise en otage par la logique des blocs, des clans, des puissances. Je refuse que la croix que je porte devienne une arme, un sceau d’exclusion ou une justification de la barbarie.
Avant l’arrivée de l’islam, cette terre fut berceau de l’esprit chrétien et autres, nourrie de paix et de fraternité. Avec l’islam, nos peuples ont souvent partagé le pain, les fêtes, les épreuves. Et malgré les blessures, le vivre-ensemble fut possible, car l’homme, en Orient, était plus grand que ses appartenances.
Mais voici que l’on travestit la foi. Que des fanatiques crient au nom de Dieu pour égorger, pour exiler, pour humilier. Que des responsables spirituels, par leurs silences ou leurs paroles biaisées, se rangent du côté des bourreaux, travestissant l’autel en estrade de propagande.
À ces voix-là, nous devons répondre : non.
Non, ce n’est pas Dieu qui torture dans les prisons, qui donne l’ordre de massacrer tout un peuple.
Non, ce n’est pas la foi qui rase les villages et disperse les familles.
Non, ce n’est pas la vérité qui insulte les mères en deuil.
C’est l’homme corrompu, ivre de pouvoir, qui salit le nom du Très-Haut en prétendant parler en Son Nom.
Et si certains parmi nos chefs religieux, politiciens et responsables ont choisi le confort du silence, voire de la connivence, nous autres croyants, citoyens, libres penseurs, avons le devoir de dire la vérité, même si elle dérange nos propres rangs.
Je n’attends pas d’un musulman ou autre qu’il pense comme moi, mais qu’il me respecte comme frère en humanité. Et je tends la même exigence à tout chrétien, à tout religieux, à tout homme d’État. Car la fraternité n’est pas une option ; elle est le fondement même d’un monde juste.
La foi, lorsqu’elle devient aveugle à la souffrance de l’autre, cesse d’être foi. Elle devient idéologie, ou pire : complicité.
L’avenir de cette région, du Liban à la Syrie, et de tout le Moyen-Orient ne se jouera pas dans les chancelleries, mais dans les cœurs. Il dépendra de notre capacité à remettre l’homme – tout homme – au centre de notre regard. À cesser de le juger selon sa confession, mais selon son courage, sa droiture, sa compassion.
Il ne s’agit pas d’unir les religions, mais d’unir les consciences.
Car tant que l’homme passera après la secte, il n’y aura ni paix, ni justice, ni mémoire digne de ce nom.
Mais le jour où l’homme – tout homme – sera reconnu comme porteur de dignité sacrée, ce jour-là, le soleil de la résurrection se lèvera sur nos ruines.
Et peut-être, alors, mériterons-nous d’être appelés fils de cette terre.
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