Monsieur le Président,
Je vous ai déjà écrit pour vous féliciter lors de votre accession à la présidence et saluer votre volonté exprimée, dans votre discours inaugural, de lutter contre la corruption. Aujourd’hui, je vous écris à nouveau, en tant que citoyen attaché à l’avenir de ce pays, pour souligner combien cette mission, aussi noble qu’essentielle, demeure périlleuse mais incontournable.
La corruption au Liban est un fléau enraciné dans tous les niveaux de l’État : le système financier, les institutions judiciaires, les partis politiques et l’administration publique. C’est un labyrinthe opaque où les intérêts des puissants s’entrelacent pour bloquer toute réforme sérieuse. Face à cette réalité, je reste convaincu que l’arme la plus décisive reste l’audit juricomptable. Car un audit judiciaire indépendant permettra aux citoyens intègres, aux juges courageux et aux alliés sincères de savoir, preuves à l’appui, qui a abusé des ressources du pays.
Mais avec le temps, j’ai constaté que la corruption ne se limite plus aux détournements classiques. Elle s’est complexifiée et s’est infiltrée dans des mécanismes monétaires, financiers et législatifs dont je me permets de vous rappeler quelques exemples :
1. La création d’un« dollar fictif » par l’ancien gouverneur de la Banque du Liban à partir de 2020, avec des taux de change officiels variables (de 1 500 à 89 000 LL pour 1 dollar), a permis à certains individus, entreprises et banques d’emprunter ou de rembourser à des taux arbitraires, engrangeant ainsi des profits injustifiés, souvent au détriment du déposant ordinaire.
2. Le mécanisme « Sayrafa », utilisé pour soutirer des vrais dollars du marché au profit d’initiés, a introduit une corruption subtile mais massive, dont les principaux bénéficiaires sont à rechercher parmi ceux qui avaient accès à ces taux privilégiés.
3. La subvention de produits de consommation et pharmaceutiques, votée en pleine crise, a permis des abus à travers des listes douteuses de produits (par exemple les noix de cajou), profitant encore une fois à un cercle restreint de profiteurs.
4. Le transfert suspect de capitaux vers l’étranger, alors que les déposants ordinaires sont privés de leurs économies depuis 2020, soulève des interrogations fondamentales sur les complicités politiques, bancaires et administratives.
Monsieur le Président, vous êtes un homme de l’armée, un homme de principes. Je veux croire en votre bonne foi. Je comprends que vous misiez sur la digitalisation pour réduire la corruption, et sur la vente des actifs de l’État pour alléger la dette publique. Mais je me permets de vous alerter sur deux points :
- Digitaliser un système corrompu, c’est souvent le corrompre plus efficacement. Sans éliminer d’abord les principaux réseaux de corruption, la digitalisation risque de devenir un simple camouflage.
- Vendre les actifs de l’État en période de crise, c’est les brader. Qui a aujourd’hui les moyens de les racheter, sinon ceux qui ont profité du système ?
Ce serait une forme de privatisation au bénéfice des corrupteurs.
Enfin, je vous pose cette question, en toute franchise :
À l’heure où notre région s’apprête à vivre des transformations majeures – en Syrie, en Irak, au Yémen, en Iran et au Liban –, comment voulez-vous que les partenaires régionaux ou internationaux fassent confiance à un Liban miné par la corruption ? Comment le pays pourrait-il profiter du boom à venir si nous ne nettoyons pas notre propre maison ?
Je vous invite, Monsieur le Président, à répondre à cette question. À poser un acte fort. Et à faire de l’audit juricomptable le point de départ d’une véritable refondation nationale.
Avec respect et espoir.
Créteil, France
Président du Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban
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