Sur cette photo, on voit, en premier plan, un terrain de blé abandonné à Rayak, et en arrière-plan, la chaîne de montagnes de l’Anti-Liban, le 2 juillet 2025. Ali Baalbacki/L’Orient-Le Jour
Sous un soleil de plomb et des températures qui ont dépassé les 30 degrés, des ouvriers aux tenues bigarrées s’affairent à sortir de terre des patates, dans ce champ de Rayak, dans la Békaa centrale. Les prairies de cette région, généralement verdoyantes à cette période de l’année, virent davantage au brun. Si les pommes de terre de Hamza Moussaoui, exploitant de ce terrain agricole, ont pu être sauvées in extremis, « nous avons dû sacrifier nos cultures de blé cette année », annonce-t-il. Sur sa surface de plantation de blé, les installations d’irrigation sont vides et le champ est dénué de toute culture.
Ce qu’on observe sur cette exploitation est commun à des milliers d’agriculteurs de la Békaa et d’autres plaines agricoles du pays, après une saison d’hiver particulièrement sèche. Selon les chiffres de Météo-Liban, il est tombé à Zahlé cet hiver 268,4 millimètres de pluie contre 741,8 l’année dernière, et une moyenne de 668 millimètres par an sur trente ans. La neige a elle aussi été rare et cela s’est naturellement répercuté sur les ressources en eau disponibles à la distribution et à l’agriculture cet été. « La pomme de terre nous coûte beaucoup plus que nous la vendons étant donné tout l’argent que nous dépensons sur l’irrigation », explique-t-il à L’Orient-Le Jour, chiffrant à « 350 dollars la tonne en production contre 200 à 225 dollars pour la vente ».
Dans son bureau à Rayak, Ibrahim Tarchichi, président de l’Union nationale des agriculteurs et lui-même propriétaire terrien et agriculteur, mesure toute l’étendue de la catastrophe. « Les puits de 100 mètres de profondeur sur lesquels comptaient le plus souvent les agriculteurs sont déjà en majorité à sec, il faut creuser plus profondément, à 200, 300 ou 400 mètres pour trouver de l’eau », dit-il à L’OLJ. Seuls quelques privilégiés ont accès à de tels puits. Le niveau des eaux de surface est également à un plus bas historique. Les agriculteurs doivent donc dépenser beaucoup plus d’énergie pour pomper l’eau ou en acheter pour l’irrigation.

Et cela a des conséquences inévitables sur le coût de production : « En raison de l’irrigation, ce coût est passé cette année d’une moyenne de 7 % à près de 30, ce qui est catastrophique ! » soupire Ibrahim Tarchichi.
Les agriculteurs de la Békaa, déjà très éprouvés par les années de crise et par la dernière guerre entre le Hezbollah et Israël, qui n’a pas épargné cette région, reçoivent ce nouveau coup en pleine figure. « Environ 15 % d’entre eux ont dû abandonner leurs récoltes, ce qui équivaut au suicide pour un agriculteur, alors que pas moins de 50 % n’ont pas pu irriguer leurs terrains autant qu’il le faut, subissant un déficit de production », déplore-t-il.
« 20 à 40 minutes de pluies continues auraient suffi »
Sur le terrain, Hamza Moussaoui reconnaît que les pommes de terre sont récoltées un peu en avance, et qu’elles ne sont pas toujours arrivées à maturité. Il nous montre des champs où beaucoup de plants virent au brun, assaillis par des parasites que les agriculteurs connaissent bien, et qui font leur apparition en période de sécheresse. « Les parasites de la soif », comme les appelle l’agriculteur.

Pour Ibrahim Tarchichi, le manque de pluies en hiver, mais aussi les bouleversements météorologiques, ont eu un impact direct sur les cultures. « La récolte de blé a été environ 5 fois moins importante qu’elle ne l’est généralement, et celle que nous avons pu sauver a dû être irriguée 4 fois en moyenne en hiver, contre une fois en temps normal », affirme-t-il, soulignant que « 20 à 40 minutes de pluies continues auraient suffi à imbiber les racines du blé, donc à sauver la récolte et nous éviter l’irrigation, mais nous n’avons même pas eu ça cet hiver. »

A cela, il ajoute : « Les tempêtes de sable inattendues, les vagues de chaleur précoce qui ont réveillé les bourgeons des arbres, puis ont été suivies de baisses drastiques de températures qui ont tué les fruits… » Le changement climatique au quotidien en d’autres termes. Mais dans sa sagesse toute pragmatique, Ibrahim Tarchichi lâche : « Nous pourrions voir bien pire, on ne sait pas ce que Dieu nous réserve. »
« Ils veulent donc nous achever ? »
Comme si cela ne suffisait pas, certaines décisions économiques et financières ne les ont pas épargnés. Les agriculteurs dans la Békaa sont surtout furieux de la taxe sur les carburants, imposée par le gouvernement en vue de payer les augmentations aux militaires depuis début juin, et qui touche le mazout en particulier, augmentant par là même le coût de l’énergie pour pomper l’eau. « Au lieu de décréter l’état d’urgence agricole, on nous affuble de cette mesure qui vient rogner le peu de marges de bénéfices qui nous restait ? Ils veulent donc nous achever ? » s’insurge Hamza Moussaoui.
Montrant les panneaux solaires sur ses terrains, Ibrahim Tarchichi explique : « Avec ce beau soleil, nous aurions pu nous passer de mazout pour pomper l’eau, mais vu la sécheresse, nous sommes obligés de pomper durant 24 heures, et utilisons donc nos générateurs à mazout la nuit. » Et tout cela se répercute, à l’autre extrémité du spectre, sur les consommateurs. « Prenez les cerises, elles ont été durement touchées cette saison, elles sont rares et on les trouve à 10 ou 15 dollars le kilo sur le marché... Des fruits cinq étoiles quoi ! », ironise le responsable syndical.
Selon lui, il existe pourtant une multitude de solutions, allant d’une meilleure gestion de l’eau par la construction de lacs collinaires à la lutte contre la contrebande, toujours active le long de la frontière poreuse avec la Syrie. « La production libanaise conserve sa qualité par rapport aux produits de contrebande. Nous prenons soin de nos terres et n’irriguons qu’avec de l’eau propre, même si elle est rare », précise-t-il.

En attendant, les agriculteurs libanais souffrent. « Chaque jour, nous nous demandons quelle mauvaise surprise nous attend », se lamente Hamza Moussaoui en épongeant la sueur sur son front. Puis d’ajouter : « Nous tenons bon car c’est notre terre et que nous ne voulons pas la quitter. Mais jusqu’à quand ? »




