Il arrive parfois qu’un être traverse la vie comme une comète, laissant derrière lui une traînée de beauté, de mystère et de feu. Pierre Audi était de ces êtres rares. Il n’était pas seulement un metteur en scène de génie, un bâtisseur de grandes institutions artistiques, un homme d’influence dans le monde lyrique – il était avant tout un homme habité. Habité par une passion, par une fidélité invisible, par une quête de vérité dans l’art et dans la vie.
Son regard était doux, profond. On y lisait une gravité tendre, un amour silencieux pour le monde, pour ses failles, pour ses mystères. Très jeune, à Beyrouth, il partageait avec son ami Michel Raymond Jabre un amour du cinéma, de la musique, de l’image. Ensemble, ils rêvaient de mise en scène, de beauté à inventer. Et puis la guerre a brisé ce rêve à deux voix. Michel est tombé, et Pierre est parti. Mais il a emporté Michel avec lui. Dans ses œuvres. Dans sa fidélité. Dans cette absence devenue présence.
Il aurait pu sombrer. Il a choisi de sublimer.
À Oxford, il a touché l’intelligence des grandes civilisations. À Londres, il a fondé un théâtre. À Amsterdam, il a dirigé une maison d’opéra. Mais toujours, il a cherché plus que la réussite : il cherchait la justesse. Il savait que la scène est un sanctuaire. Que le silence entre deux notes dit parfois plus que mille mots. Qu’un rideau qui s’ouvre peut changer une vie.
Pierre était un bâtisseur d’émotions. Dans ses mises en scène, il savait faire cohabiter l’épure et le vertige, l’intime et le sacré. Monteverdi, Wagner, Mozart, Debussy – tous retrouvaient sous sa main une fraîcheur, une urgence, une poésie. Il travaillait avec les plus grands, non pour briller, mais pour servir. Il écoutait. Il comprenait. Il portait.
Quand il prit la tête du Festival d’Aix-en-Provence, ce fut comme un couronnement naturel. Sous sa direction, Aix devint un phare. Mais jamais Pierre ne perdit sa discrétion. Il restait un homme silencieux, méditatif, profondément humain. Il savait que la véritable grandeur se tient dans l’ombre, qu’elle ne fait pas de bruit, mais qu’elle transforme tout. Il était aussi un père aimant, un époux profondément lié à Marieke, une présence lumineuse auprès de leurs deux enfants, Sophia et Alexander. Ceux qui l’ont connu savent combien il était fidèle dans l’amitié, combien il portait en lui le Liban – ce Liban perdu, rêvé, qu’il n’a jamais cessé d’aimer.
On imagine parfois ce qu’aurait été une soirée à Baalbeck, sous les étoiles, avec une mise en scène de Pierre Audi. Ce rêve n’a pas eu lieu. Mais tant d’autres ont vu le jour grâce à lui. Et ils nous élèvent encore.
Pierre est parti, mais il n’est pas absent. Il est partout où la musique nous bouleverse. Partout où un geste juste nous touche. Partout où un rideau se lève avec pudeur et puissance.
Son œuvre nous demeure. Sa lumière aussi.
« La présence passe par l’absence pour devenir plus vive encore », comme le dit son frère Paul Audi.
Bernard Raymond JABRE


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