L’expert en art britannique Ochuko Ojiri. Capture d'écran d'une vidéo partagée par le compte de Lisa Boudet
L’expert en art britannique Oghenochuko Ojiri, connu pour ses apparitions dans les émissions spécialisées en art Bargain Hunt et Antiques Road Trip de la BBC, a reconnu vendredi devant le tribunal de Westminster ne pas avoir signalé une série de ventes d’œuvres d’art de valeur au Libanais Nazem Ahmad, financier présumé du Hezbollah, selon la grande chaîne britannique.
Oghenochuko Ojiri, qui se décrit lui-même comme un passionné d’art contemporain, collectionnant tableaux, estampes, sculptures et dessins, a plaidé coupable de huit chefs d’accusation pour ne pas avoir signalé des transactions suspectes dans le cadre de ses activités professionnelles, comme l’exige le secteur réglementé du marché de l’art. Les faits reprochés couvrent la période d’octobre 2020 à décembre 2021. Selon la police métropolitaine de Londres, il s’agit de la première mise en examen au Royaume-Uni pour ce délit spécifique, prévu par l’article 21A de la loi antiterroriste de 2000.
Selon les éléments présentés vendredi devant le tribunal de Westminster à Londres, Oghenochuko Ojiri aurait vendu pour une valeur de 140 000 livres sterling, soit environ 186 000 dollars, des œuvres d’art à Nazem Ahmad, l'homme d’affaires et riche collectionneur d’art et négociant en diamants, soupçonné de financer le Hezbollah, classé terroriste par le Royaume-Uni depuis 2023. Le gouvernement britannique en 2023 avait gelé ses avoirs et interdit aux ressortissants britanniques de faire des affaires avec lui ou ses entreprises, quatre ans après une décision similaire annoncée par les États-Unis. Une restriction imposée après les délits impliquant M. Ojiri. Selon les autorités britanniques, M. Ahmad, ressortissant belgo-libanais de 60 ans, aurait utilisé le marché de l’art au Royaume-Uni pour mettre en place un réseau international de financement au profit du Hezbollah.
Nazem Ahmad est déjà placé depuis 2019 sur la liste des « personnes spécialement désignées » (SDN) du Bureau de contrôle des actifs étrangers aux États-Unis (OFAC), pour avoir matériellement aidé, parrainé ou fourni un soutien financier, matériel ou technologique, ou des biens et services en appui à la formation chiite.
Le procureur Lyndon Harris a précisé que l’accusé avait pleinement conscience des sanctions visant Nazem Ahmad, s’étant informé par le biais de la presse et en ayant discuté avec des membres de son entourage. « Une conversation démontre clairement que plusieurs personnes savaient depuis longtemps que [M. Ahmad] entretenait des liens avec des activités terroristes », a-t-il affirmé.
Oghenochuko Ojiri, fondateur de la Ojiri Gallery, une galerie d’art située dans l’Est londonien, aurait traité directement avec l’homme d’affaires libanais, négociant personnellement les transactions et le félicitant pour ses acquisitions. Bien que la galerie ait sollicité un conseiller externe pour des questions de conformité, les recommandations fournies n’auraient pas été dûment mises en œuvre, selon l’accusation, citée par la BBC.
Cette affaire a été instruite à l’issue d’une enquête conjointe menée par l’unité spécialisée dans les arts et les antiquités de la police métropolitaine de Londres, l’Office de mise en œuvre des sanctions financières (OFSI), ainsi que le fisc britannique (HMRC).
La législation antiterroriste en vigueur au Royaume-Uni impose aux professionnels de signaler tout soupçon de lien entre un partenaire commercial et une organisation proscrite.
Le juge Briony Clarke a accordé une remise en liberté sous caution à Oghenochuko Ojiri, assortie de l’obligation de remettre son passeport. Son avocat, Gavin Irwin, a assuré que son client ne présentait aucun risque de fuite. Le prononcé de la peine est prévu pour le 6 juin prochain devant la Cour criminelle centrale de Londres, connue sous le nom d’Old Bailey.
Nazem Ahmad, toujours en fuite au Liban
L’enquête sur les activités de Nazem Ahmad a connu un tournant en 2024, lorsque la police britannique avait procédé à des saisies spectaculaires. Près de deux douzaines d’œuvres d’art lui appartenant, d’une valeur totale avoisinant le million de livres sterling, avaient été récupérées dans un dépôt sécurisé près de l’aéroport de Heathrow, ainsi que dans une maison de vente aux enchères à Londres. Parmi les pièces saisies figuraient des œuvres de Picasso et Andy Warhol, que les enquêteurs soupçonnent d’avoir servi à financer le Hezbollah.
Le gouvernement britannique affirme que Nazem Ahmad disposait d’une importante collection d’art au Royaume-Uni, et qu’il entretenait des relations d’affaires avec plusieurs artistes, galeries et maisons de vente locales. Washington, qui souhaite le juger, offre désormais jusqu’à dix millions de dollars pour toute information menant à son arrestation. Il serait actuellement réfugié à Beyrouth.



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