Le président syrien par intérim Ahmad el-Chareh, lors d'une interview avec Reuters à Damas, le 10 mars 2025. Photo d'illustration Reuters / Khalil Ashawi
Emmanuel Macron va accueillir mercredi à Paris le président syrien Ahmad al-Chareh pour sa première visite en Europe, malgré les doutes qui s'accumulent sur la coalition islamiste au pouvoir depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre.
Le président français « redira le soutien de la France à la construction d'une nouvelle Syrie, une Syrie libre, stable, souveraine et respectueuse de toutes les composantes de la société syrienne », a annoncé mardi l'Elysée à l'AFP. Emmanuel Macron rappellera « ses exigences vis-à-vis du gouvernement syrien, au premier rang desquelles la stabilisation de la région et notamment du Liban, ainsi que la lutte contre le terrorisme ».
L'invitation avait été formulée dès début février. Elle avait ensuite été conditionnée fin mars à la formation d'un gouvernement syrien inclusif et à des garanties sur la sécurité du pays. Depuis qu'elle a pris le pouvoir en décembre, la coalition islamiste dirigée par Ahmad el-Chareh tente de présenter un visage rassurant, notamment à l'égard de la communauté internationale qui l'exhorte à respecter les libertés et protéger les minorités.
En jeu, la levée des sanctions imposées au pouvoir de Bachar al-Assad, qui pèsent lourdement sur l'économie du pays, exsangue après 14 années de guerre civile, avec, selon l'ONU, 90% des Syriens vivant sous le seuil de pauvreté. Le président el-Chareh, longtemps chef rebelle du groupe Hayat Tahrir al-Sham issu de l'ex-branche d'Al-Qaïda en Syrie, est lui-même toujours visé par une interdiction de voyager de l'ONU. La France a très probablement dû demander une dérogation aux Nations unies, comme ce fut le cas pour ses précédents déplacements à l'étranger, en Turquie et en Arabie saoudite, estime un connaisseur du dossier. Des massacres qui ont fait 1.700 morts, majoritairement alaouites, dans l'ouest du pays en mars, de récents combats avec des druzes, et des sévices documentés par des ONG ont soulevé des doutes sur la capacité des nouvelles autorités à contrôler certains combattants extrémistes qui leur sont affiliés. Parallèlement, Israël a récemment intensifié ses frappes en Syrie voisine, dont l'une a visé vendredi un secteur proche du palais présidentiel de Damas.
« Un jihadiste passé par el-Qaëda »
L'extrême droite française a immédiatement critiqué l'accueil prévu d'Ahmad el-Chareh. « Stupeur et consternation », a réagi la leader du Rassemblement national Marine Le Pen, décrivant le président syrien comme « un jihadiste passé par Daech et el-Qaëda ».
Emmanuel Macron fait à ses yeux preuve d' »irresponsabilité » et « abîme l'image de la France et discrédite son engagement, notamment auprès de ses alliés, dans la lutte contre l'islamisme ». A gauche, la cheffe des députés de La France insoumise Mathilde Panot a, à l'inverse, salué « une bonne idée », au nom de l' »immense espoir qui a été levé par la chute du régime de Bachar el-Assad ». « Ne pas engager le dialogue avec ces autorités de transition », « ce serait être irresponsable vis-à-vis des Français et surtout ce serait tapis rouge pour Daech », a estimé le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot sur la radio RTL. Selon lui, « la lutte contre le terrorisme, la maîtrise des flux migratoires, la maîtrise des trafics de drogue », ainsi que « l'avenir du Liban » voisin, « tout cela se joue en Syrie ».
La France se veut en première ligne dans ces deux pays sur lesquels elle a exercé un mandat colonial dans la première moitié du XXe siècle. Elle a organisé mi-février une conférence sur la reconstruction de la Syrie, dans l'espoir d'accompagner dans la bonne direction la fragile transition en cours. « Ce régime a un projet autoritaire », explique l'ex-ambassadeur de France en Syrie Michel Duclos, expert auprès du cercle de réflexion Institut Montaigne. « Mais c'est un pouvoir qui a l'ambition d'être national, et donc d'intégrer les minorités », ajoute-t-il, affirmant que les faits « inquiétants » qui se sont enchaînés « ne sont pas tous de la responsabilité personnelle du dirigeant syrien ».
La reconstruction attire aussi les convoitises des intérêts économiques français. Le géant de la logistique CMA CGM a signé la semaine dernière un contrat de 30 ans avec Damas pour développer et exploiter le port de Lattaquié, en présence du président el-Chareh.


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