Un drapeau syrien et un portrait du président syrien Bachar el-Assad déchirés par des miliciens antigouvernementaux à Alep, dans le nord de la Syrie, le 30 novembre 2024. Omar Haj Kadour/AFP
Lorsque peu après minuit, le jeudi 6 mars, une vague de tueries confessionnelles a commencé sur le littoral syrien, des hommes masqués ont également pris d'assaut des maisons de familles alaouites à Damas et y ont enlevé une vingtaine d'hommes non armés, selon une douzaine de témoins contactés par l'agence Reuters.
Parmi les personnes enlevées dans le quartier damascène à majorité alaouite d’al-Qadam, figuraient un enseignant à la retraite, un étudiant en ingénierie et un mécanicien, tous appartenant à la minorité alaouite du président déchu Bachar el-Assad. Un groupe d’alaouites fidèles à Assad avait lancé quelques heures plus tôt une insurrection dans les régions côtières, à environ 320 km au nord-ouest, ce qui a déclenché une vague de représailles qui a coûté la vie à des centaines d'alaouites.
Le nouveau président syrien Ahmad el-Chareh a déclaré qu'il avait envoyé ses forces dès le lendemain pour stopper la violence sur la côte, mais que certains hommes armés qui ont afflué dans la région pour écraser la révolte l’avaient fait sans l’autorisation du ministère de la Défense. Craignant un conflit sectaire plus large, le gouvernement Chareh a tenu à souligner que ces tueries étaient limitées géographiquement, et a mis en place un comité d’enquête chargé d’examiner « les événements sur la côte ».
Les témoignages d’une douzaine de personnes à Damas indiquent cependant que des violences sectaires ont également éclaté dans les quartiers sud de la capitale, à quelques kilomètres du palais présidentiel. « Ils défonçaient la porte de chaque maison alaouite et emmenaient les hommes qui se trouvent à l’intérieur », raconte un habitant dont un proche, Ihsan Zeidan, ingénieur en télécommunications de 48 ans, a été enlevé par des hommes masqués dans la nuit du 7 mars. « Ils l’ont pris uniquement parce qu’il est alaouite », poursuit-il.
Tous les témoins interrogés ont requis l’anonymat par peur de représailles. Selon eux, au moins 25 hommes ont été enlevés. Au moins huit d’entre eux ont été retrouvés morts, d’après des proches et des voisins qui affirment avoir vu des photos de leurs corps ou les avoir découverts à proximité. Le sort des autres hommes demeure inconnu.
Quatre témoins ont affirmé que certains des assaillants se revendiquaient du Service général de sécurité (SGS), une nouvelle agence syrienne composée d’anciens rebelles. Un porte-parole du ministère de l’Intérieur, sous lequel opère le SGS, a déclaré que cette force « ne ciblait pas directement les alaouites. Les forces de sécurité confisquent les armes de toutes les communautés ». Le porte-parole n’a cependant pas répondu aux autres questions, notamment sur la raison pour laquelle des hommes non armés avaient été arrêtés lors de ces opérations. Yasser Farhane, porte-parole du comité d’enquête sur les violences sectaires, a indiqué que les investigations étaient pour l’instant limitées à la côte, mais qu’une extension à d’autres zones pourrait être envisagée ultérieurement.
Quatre des victimes confirmées mortes à Damas appartenaient à une même famille, selon un proche qui a échappé au raid en se cachant à l’étage avec les enfants. Il s’agit de Mohsen Mahmoud Badrane, 77 ans, Fadi Mohsen Badrane, 41 ans, Ayham Hussein Badrane, 40 ans (né avec seulement deux doigts à la main droite, ce qui l’a exempté du service militaire), ainsi que leur beau-frère, Firas Mohammad Maarouf, 45 ans. Des proches se sont rendus à l’hôpital al-Moujtahed, dans le centre de Damas, pour retrouver leurs dépouilles mortelles. Mais le personnel leur a refusé l’accès à la morgue et les a dirigés vers le poste du SGS à al-Qadam, où un responsable leur a montré sur son téléphone des photos des quatre hommes décédés. Aucune cause de décès n’a été indiquée et les images ne permettaient pas de l’établir.
Le responsable leur a demandé de récupérer les corps à l’hôpital Moujtahed, mais sur place le personnel a nié les avoir. « Nous ne les avons pas retrouvés, et nous avons trop peur pour poser d’autres questions », a confié un membre de la famille. Mohammad Halbouni, directeur de l’hôpital, a affirmé que tout corps provenant d’al-Qadam était transféré directement au service de médecine légale voisin. Le personnel de ce service a indiqué ne pas avoir d’informations à partager. Le porte-parole du ministère de l’Intérieur n’a pas répondu aux questions sur un éventuel lien entre les forces présentes à al-Qadam et ces décès.
Les dépouilles mortelles de quatre autres hommes enlevés cette nuit-là ont été retrouvées dans un verger près d’al-Qadam, exécutés par balles, selon un autre habitant. Leur famille a rapidement enterré les corps. La plupart des disparus n’ont toujours pas été retrouvés. Parmi eux, Ali Rustom, un étudiant de 25 ans, et son père Tamim Rustom, un professeur de mathématiques à la retraite âgé de 65 ans. « Nous n’avons aucune preuve, aucun corps, aucune information », a déploré un proche.
Un parent de Rabih Akel, mécanicien, a affirmé que sa famille avait interrogé la police locale et d’autres agences de sécurité, sans succès. Les disparitions forcées ont été comparées aux pratiques du régime Assad, où des milliers de personnes ont disparu dans un système carcéral opaque. Dans de nombreux cas, les familles ont appris des années plus tard que leurs proches étaient morts en détention. Aucun témoin interrogé n’a été contacté par le comité d’enquête.
Cycle d'impunité
Hiba Zayadin, chercheuse à Human Rights Watch, a demandé l’ouverture d’une enquête approfondie suite à ces révélations. « Les familles ont droit à des réponses, et les autorités doivent s’assurer que les responsables rendent des comptes, quel que soit leur camp », a-t-elle souligné, estimant que « tant que cela ne sera pas fait, le cycle de la violence et de l’impunité se poursuivra ».
Ahmad el-Chareh a annoncé la dissolution de tous les groupes rebelles et leur intégration prévue à un ministère de la Défense restructuré. Mais le contrôle total sur ces factions reste difficile à établir.
Yasser Farhane, le porte-parole du comité, a déclaré mardi que ses membres avaient interrogé des témoins dans plusieurs districts côtiers et qu’ils devaient encore visiter deux autres villes, sans toutefois mentionner Damas. Tous les témoins ont déclaré qu’ils se sentaient sous pression pour quitter al-Qadam en raison de leur appartenance à la communauté alaouite. Certains sont déjà partis.
Un jeune habitant a affirmé que des hommes armés s’étaient rendus plusieurs fois chez lui après la chute d’Assad, exigeant une preuve qu’il possédait légalement la maison et qu’il n’avait aucun lien avec l’ancien régime. Il a finalement fui avec sa famille, confiant son habitation à des voisins sunnites.
D’autres habitants ont arrêté de travailler ou évitent de sortir la nuit. Une femme d’une soixantaine d’années a expliqué vouloir vendre sa maison par crainte que son mari ou ses fils ne soient enlevés. « Après ce qui s’est passé, tout ce que je veux, c’est partir. »
Cet article est une traduction, réalisée par L'Orient-Le Jour, d'un papier en anglais de l'agence Reuters.




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18 h 31, le 01 avril 2025