Myriam el-Khoury Malhamé a été primée en février par le programme régional Jeunes talents Levant 2024 de L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science, dans la catégorie postdoctorat. Photo agence Noise PR
Récompensée en février par le programme régional Jeunes talents Levant 2024 de L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science dans la catégorie postdoctorat, Myriam el-Khoury Malhamé met en évidence dans sa recherche les mécanismes neuronaux favorisant la résilience chez les individus affectés par les traumatismes. Elle s’intéresse en particulier à ceux causés par l’explosion au port de Beyrouth, afin de permettre la mise en place de traitements rapides et efficaces, si utiles pour notre communauté.
Au Liban, où les conflits sont cycliques et les traumatismes souvent multiples et de longue durée, sa recherche ancrée dans la réalité du terrain démontre qu’un traitement rapide des traumatismes est possible lorsque les ressources sont disponibles. Forte de son double parcours en psychologie clinique et en neurosciences, Myriam el-Khoury Malhamé explore ce qui se passe lorsqu’une personne traverse un traumatisme, et met en lumière les facteurs protecteurs qui permettent d’en guérir. « Pourquoi certaines personnes sont-elles résilientes ? Quelles ressources leur ont été nécessaires ? Pourquoi d’autres sont-elles plus vulnérables ? Comment peut-on les identifier et leur proposer un traitement fondé sur des preuves, qui soit efficace, rapide, et qui leur permette d’avancer dans leur vie ? », interroge d’emblée la professeure associée de psychologie à l’Université libano-américaine (LAU).
Voir sa recherche reconnue par le programme L’Oréal-Unesco constitue pour Myriam el-Khoury Malhamé une réussite dont elle se dit fière, elle qui a suivi « une voie non conventionnelle ». Excellente élève, destinée à poursuivre des études plus traditionnellement valorisées comme la médecine, elle choisit d’étudier la biologie et les neurosciences, qu’elle associe à la psychologie, inspirée par sa mère, psychologue et convaincue de l’utilité de ces disciplines. « C’est une façon de montrer aux gens que quel que soit le chemin que l’on choisit, si on le suit avec sincérité et engagement, on peut réaliser de petites percées, et ces portes qui s’ouvrent finissent par devenir de plus en plus grandes », note-t-elle.
Elle considère également ce prix comme une opportunité de faire connaître les résultats de son travail au-delà des murs de l’université, dans la sphère publique. Convaincue très tôt que « l’approche scientifique peut résoudre des problèmes concrets », elle a toujours tenu à ce que « la recherche soit au service de la communauté ».
Séquelles invisibles : l’impact des traumatismes après l’explosion au port de Beyrouth
Après avoir obtenu en 2006 un master en biologie, spécialisation psychologie, à l’AUB, et marquée par l’impact de la guerre menée par Israël contre le Liban en juillet de cette même année, elle entreprend un doctorat en neurosciences, spécialisation en psychologie clinique, à l’Université de la Méditerranée Aix-Marseille 2. Dans ce cadre, elle apprend des techniques de traitement des traumatismes. « C’était mon billet de retour pour servir ma communauté, tout en nourrissant ma curiosité scientifique sur le fonctionnement fascinant du cerveau et sa capacité à surmonter les traumatismes », indique-t-elle.
De retour au Liban en 2012, elle poursuit ses recherches à la LAU, avec pour objectif de « comprendre comment les Libanais, qui subissent de multiples traumatismes, parviennent à aller de l’avant en dépit de l’absence de soutien gouvernemental, de couverture sociale et de ressources financières », indique la professeure associée.
Cinq ans après l’explosion au port de Beyrouth, elle décide d’étudier les traumatismes, qu’ils aient été directement engendrés par cet événement ou qu’ils aient ressurgi après être restés enfouis. Dans sa recherche, elle compare les personnes développant une détresse post-traumatique à celles qui n’en développent pas, en ciblant principalement les femmes, sans pour autant exclure les hommes. « En période de traumatisme, elles sont plus sujettes à la détresse, tout en ayant la responsabilité d’autres membres de leur famille », rappelle-t-elle, avant d’évoquer l’un des résultats majeurs de l’étude. « Si l’on a traversé des chocs et que l’on a eu les ressources nécessaires pour les surmonter, on développe une résistance aux suivants et on devient plus fort. En revanche, si l’on manque de ressources et que l’on n’a pas suivi de thérapie, le prochain choc sera encore plus douloureux », précise Myriam el-Khoury Malhamé. Ainsi, elle souligne que les Libanais continuent d’avancer, de choc en choc, mais en boitant, car les traumatismes passés ne sont pas réellement surmontés.
Par ailleurs, sa recherche montre qu’un traumatisme non traité constitue un facteur aggravant de divers maux. « Parce que nous sommes en mode survie, sous la menace constante d’un danger, ces traumatismes enfouis contribuent à l’augmentation des maladies physiques, comme l’affaiblissement du système immunitaire, les cancers ou les maladies auto-immunes. On observe également une augmentation des addictions et de la dépendance aux somnifères, aux anxiolytiques… La souffrance se reflète aussi dans les relations, notamment par une agressivité accrue ou une hausse du taux de divorce par exemple », explique la chercheuse.
Le traumatisme n’est pas une fatalité
En outre, en évoquant les résultats de la recherche, Myriam el-Khoury Malhamé explique que lors d’un traumatisme, « une partie du cerveau, l’amygdale, devient hyperactive. D’ailleurs, en libanais, on dit dawwa rassé (littéralement, ma tête s’est allumée). Cependant, la partie rationnelle, le cortex préfrontal, devient hypo-active et fonctionne moins bien pour réguler les émotions et les pensées, ce qu’en libanais est traduit par sakkar rassé (littéralement, ma tête s’est fermée) », note-t-elle, en relevant le bon sens de ces expressions populaires libanaises. « Ainsi, la zone qui en temps normal permet de contrôler la peur et l’anxiété fonctionne à peine après le choc. Le traumatisme affecte donc à la fois nos réponses émotionnelles et physiques et notre pensée rationnelle », poursuit-elle.
Cependant, la chercheuse précise que le choc traumatique n’est pas une fatalité, le cerveau étant malléable. Il existe des psychothérapies rapides et scientifiquement prouvées, comme la thérapie de désensibilisation et de retraitement par les mouvements oculaires (EMDR). « Une fois que les patients suivent une psychothérapie, ils peuvent rétablir cet équilibre très facilement. C’est ce qu’on appelle la croissance post-traumatique. » De plus, selon la chercheuse, la thérapie doit être combinée à des facteurs-clés de résilience liés au mode de vie des individus. « Si une personne dispose de ressources suffisantes – dont certaines sont largement présentes au Liban – comme le soutien social, la spiritualité, la gratitude, une estime de soi élevée ou un sommeil de qualité, elle peut surmonter ses traumatismes et retrouver un fonctionnement cérébral normal », assure-t-elle. Elle ajoute par ailleurs qu’un « traumatisme ne signifie pas nécessairement être en détresse. Il signifie que l’on doit s’adapter. Et plus on a de ressources autour de soi, mieux on y parvient ».
Cependant, Myriam el-Khoury Malhamé met en garde contre certains facteurs qui peuvent contribuer à la détresse, tels qu’un âge plus jeune, le sexe féminin, un faible niveau d’éducation, l’insécurité financière et un passé traumatique. Il est donc nécessaire d’adapter les psychothérapies en conséquence. « Nos recommandations sont pratiques et peuvent être appliquées au quotidien », souligne-t-elle. Par ailleurs, « les jeunes adultes entre 18 et 25 ans, ainsi que les femmes vivant à proximité des zones de conflit, sont plus exposés aux traumatismes que les autres. Il est donc essentiel de mener des actions de sensibilisation. Culturellement, la santé mentale est stigmatisée, c’est pourquoi nous devons aller à leur rencontre », affirme-t-elle, estimant que les interventions des chercheurs ne doivent pas se limiter à des cercles spécialisés.
Recherche et engagement pour sensibiliser et agir face au traumatisme
Sortir des enceintes universitaires pour s’engager sur le terrain auprès de la communauté constitue une dimension essentielle du travail de cette neuroscientifique et psychologue clinicienne. Pour elle, il s’agit de venir en aide aux personnes en détresse, grâce à la recherche qui doit bénéficier aux communautés affectées par le traumatisme au Liban.
Dans l’objectif de sensibiliser à l’importance de l’identification et du traitement des traumatismes, elle encourage une collaboration entre les chercheurs et différentes institutions, telles que les ONG, les médias et les décideurs politiques. « Notre étude aide les institutions gouvernementales concernées à prendre des décisions appropriées sur ces questions. Au Liban, la santé mentale n’a jamais été une priorité. De plus, les chocs s’enchaînent et, comme les gens sont en mode survie, ils continuent d’avancer sans traiter leur souffrance, qui ne fait que s’accumuler. La recherche montre que cette capacité de résilience a été un facteur protecteur, mais il ne faut pas atteindre un point de non-retour », prévient-elle.
Engagée depuis son jeune âge dans la société, Myriam el-Khoury Malhamé a entrepris des interventions auprès de différents groupes sociaux et communautaires, mettant à leur service son expertise en psychologie et en neurosciences. Après la guerre de l’été 2006, elle a ainsi contribué, aux côtés d’une équipe de psychologues et de l’ONG Offre Joie, au soutien des habitants du Sud. De même, en partenariat avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, elle a mené des ateliers dans quatre lycées publics, dans le cadre d’un programme pilote d’intelligence émotionnelle, avec l’espoir de l’étendre à d’autres établissements.
En réponse à l’explosion au port et en partenariat avec la fondation Intisar et l’ONG Embrace, elle a mis en place avec une collègue chercheuse et psychothérapeute des groupes de thérapie, s’adressant principalement aux femmes : infirmières dans des hôpitaux, enseignantes d’écoles touchées par l’explosion, et mères de famille. « Il était essentiel de leur apprendre à repérer les signes d’alerte chez les enfants. Nous avons considéré que la thérapie de groupe aurait un effet d’impact en chaîne. Et cela s’est révélé très efficace », observe-t-elle.
Plus récemment, avec l’Ordre libanais des psychologues, pendant la dernière guerre israélienne contre le Hezbollah, elle a travaillé avec un groupe de psychologues bénévoles dans les centres d’hébergement afin d’apporter un soutien psychologique aux personnes déplacées.
Dans la même veine, Myriam el-Khoury Malhamé travaille sur l’obtention de financements pour offrir des thérapies EMDR gratuites en groupe, dans le cadre de programmes de recherche. « L’idée de ma recherche est de mettre en lumière les besoins, afin d’élaborer une stratégie et d’évaluer les coûts nécessaires. La santé mentale pourrait bénéficier de financements de la part de donateurs internationaux. Notre rôle est donc de définir les besoins et de proposer des méthodes permettant de traiter un plus grand nombre de personnes à moindre coût », souligne-t-elle.
Elle souhaite aussi former des psychologues spécialisés dans le traitement des traumatismes, un projet personnel qu’elle espère concrétiser bientôt… mais cela est une autre histoire !



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