Sihem Bensedrine en 2018. NICOLAS MAETERLINCK/AFP via Getty Images
L'opposante tunisienne Sihem Bensedrine, l'une des militantes des droits humains les plus connues du pays, en détention depuis août, a été remise en liberté mercredi soir, ont constaté des journalistes de l'AFP.
« Je ne peux qu'être heureuse, personne ne veut être dans ce trou », a-t-elle déclaré, à sa sortie de la prison de La Manouba, en banlieue de Tunis, peu avant 18H00 GMT.
« Respirer un air de liberté comme cet après-midi et voir un petit carré de ciel bleu (en sortant de sa cellule, ndlr), ensuite j'ai prié Dieu de voir tout le ciel, et mon voeu a été exaucé », a-t-elle ajouté.
Mme Bensedrine, 74 ans, a été la présidente de l'Instance vérité et dignité (IVD) qui a auditionné des milliers de victimes des ères Bourguiba (1957-1987) et Ben Ali (1987-2011).
La justice la poursuit notamment pour des soupçons de falsification d'une partie du rapport final de cette instance, mise en place après la Révolution de 2011.
La Cour d'appel de Tunis a ordonné sa libération mais elle reste poursuivie dans cette affaire et interdite de voyager, a précisé à l'AFP le porte-parole de la Cour, Habib Torkhani.
Avant sa libération, son mari avait confié que Mme Bensedrine avait « souffert mais était déterminée à faire valoir ses droits ».
Cette ancienne journaliste, qui fut l'une des opposantes les plus connues à la dictature de Zine El Abidine Ben Ali, s'était mise en grève de la faim le 14 janvier, jour anniversaire de la chute de l'autocrate, pour protester contre sa détention.
Elle avait dû être hospitalisée une dizaine de jours plus tard en raison de problèmes de santé.
« Je ne supporterai pas davantage l'injustice qui me frappe. La justice ne peut être fondée sur les mensonges et les calomnies, mais sur des éléments de preuve concrets et tangibles », avait-elle écrit, en annonçant sa décision depuis sa prison.
« Acharnement judiciaire »
Face à la détérioration de son état de santé, plusieurs ONG, dont Amnesty International, la Fédération Internationale des Droits humains (FIDH) et l'Organisation mondiale de lutte contre la torture (OMCT) s'étaient mobilisées pour demander sa libération, évoquant « des signes inquiétants d'épuisement » et son « placement sous assistance respiratoire ».
L'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains, partenariat entre la FIDH et l'OMCT, avait dénoncé « une détention arbitraire » et déploré « un acharnement judiciaire constant » contre Mme Bensedrine, « dans le cadre de six affaires différentes, toutes liées à son travail à la tête de l'IVD ».
Créée en 2014, dans le sillage de la révolte ayant mis fin à la présidence de Zine El Abidine Ben Ali en 2011, l'IVD avait été chargée de répertorier les violations commises par des représentants de l'Etat entre 1955 et 2013, une période qui couvrait la présidence de Habib Bourguiba, de son successeur, mais aussi les troubles post-révolutionnaire.
Dans son rapport final publié en 2020, l'IVD, qui a auditionné près de 50.000 victimes présumées et transmis 173 dossiers à la justice, avait appelé à « démanteler un système de corruption, de répression et de dictature » persistant au sein des institutions de l'Etat.
Des ONG locales et internationales et les opposants ont dénoncé une régression des droits et libertés en Tunisie, berceau du Printemps arabe, depuis un coup de force en juillet 2021 du président Kais Saied par lequel il s'est octroyé les pleins pouvoirs.
Mardi, le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme a dénoncé la « persécution des opposants » en Tunisie, appelant les autorités à mettre fin à la vague d'arrestations notamment de défenseurs des droits humains, journalistes et avocats.
Des dizaines de responsables politiques, dont l'islamo-conservateur Rached Ghannouchi ou l'opposante Abir Moussi qui se revendique de l'héritage de Bourguiba, ainsi que des hommes d'affaires et journalistes sont en détention pour la plupart depuis février 2023.
La majorité sont poursuivis pour « complot contre la sûreté de l'Etat », passible de lourdes sanctions.


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