Rechercher
Rechercher

Dernières Infos

"No 3006", un prisonnier ordinaire dans la Syrie d'Assad

Le jeune homme émacié, calé sur les coussins face au poêle dans un salon de Sarmada, dans le nord-ouest de la Syrie, ne se ressemble plus. Cinq mois et demi de détention et la menace d'une exécution imminente lui ont fait perdre 40 kilos.

Jamais impliqué dans des activités politiques, jure-t-il, simple commerçant associé à ses frères, exilé quatorze ans entre la Turquie et le Liban, Ghazi Mohamed al-Mohamed, 39 ans, s'est trouvé brutalement plongé dans l'enfer des geôles syriennes à l'occasion d'un bref retour à Damas pour ses affaires.

"Il arrive un moment où tu perds espoir. Vers la fin, je ne souhaitais que mourir, j'attendais le jour où ils allaient nous exécuter, j'en étais même heureux. Parce que je serai débarrassé de mes souffrances", confie-t-il.

Ce sont les mukhabarats, les omnipotents et omniprésents services de renseignement et de répression de l'ancien régime, qui sont venus le cueillir à son bureau et, sans rien lui dire, l'ont embarqué, avec un ami médecin, les mains liées dans le dos.

- "Oublie qui tu es" -

"Il y a cinq mois et demi", répète-t-il, incapable de se souvenir de la date. 

Aujourd'hui encore, réduit aux conjectures, Ghazi Mohamed pense qu'il a été arrêté parce qu'originaire de la province d'Idleb, le fief rebelle du nord-ouest du pays depuis lequel les insurgés ont lancé leur offensive éclair qui a entraîné le renversement du président Bachar al-Assad, le 8 décembre, à Damas.

Emmené dans la prison du quartier de Mazzeh, les mains toujours liées et les yeux bandés, il est descendu dans les entrailles du bâtiment et reçoit une première volée de coups.

Les premiers jours, il est attaché dans une étroite cellule par les poignets à une barre accrochée en hauteur, les pieds dans le vide. Les jours suivants, toujours accroché en hauteur, il peut toucher le sol. 

Frappé, à peine nourri, sans aucun autre contact que celui des geôliers.

"Ils me demandent d'avouer que mon frère a rejoint les combattants (rebelles)(...) Honnêtement j'ai fini par leur dire ce qu'ils voulaient entendre alors que mon frère est un homme d'affaires qui s'occupe d'une organisation d'entraide ici, à Sarmada".

Il ne voit rien ni personne mais il entend les cris des femmes et des enfants torturés devant leurs proches, pour faire pression sur eux.

Après un mois, il est remis à la branche militaire des services, où dès son arrivée il est dépouillé de ses papiers et prévenu: "Oublie ton nom, oublie qui tu es, maintenant tu es le numéro 3006".

Il est jeté dans une cellule de 2 m x 1,20 m et cinq mètres de hauteur, percée d'un vasistas qui laisse à peine passer le jour, sans électricité ni eau, ni WC.

Les gardiens lui lancent une bouteille pour ses besoins et quand ils l'emmènent aux toilettes, il doit avancer nu, plié en deux, les yeux fixés au sol.

Les gardiens commencent à évoquer son exécution. "Tu vas être égorgé comme un mouton, à moins que tu préfères qu'on te pende par les jambes? ou qu'on t'empale?".

Le détenu ignore bien sûr tout des événements qui secouent la Syrie depuis l'avancée des rebelles.

"Une nuit, ils nous sortent de nos cellules et nous alignent dans le couloir attachés les uns aux autres, deux rangées de quatorze détenus. Pour la première fois, on peut se voir. Pour nous c'est le signe qu'on va mourir".

- "Ce n'est plus mon fils" -

Ils restent ainsi une heure debout, avant d'être brutalement repoussés dans les cellules, au hasard et dans le désordre contrairement aux habitudes. 

"J'ai appelé pour aller aux toilettes, prétendant que j'étais malade, mais personne n'est venu. Et soudain, on a entendu le bruit de deux hélicoptères qui se posaient, puis redécollaient. Sans doute pour évacuer les officiers", pense-t-il.

Quelques heures passent encore avant que la porte de sa cellule soit fracassée et qu'apparaissent ses libérateurs. "J'ai vu les combattants surgir et j'ai tout de suite pensé que je rêvais".

Pendant son récit, sa mère de 75 ans s'approche et s'assied tout contre lui, le nez dans son anorak, sans le lâcher des yeux. Elle n'a jamais été prévenue de son arrestation: il avait simplement disparu, comme au moins 100.000 détenus en Syrie.

Lui a eu la chance de revenir. Mais "il a changé. Ce n'est plus lui, quand je le regarde. J'ai l'impression que ce n'est plus mon fils", dit doucement Fatima Abd Al-Ghany. Il le nie, mais elle assure en mimant l'effroi qu'il fait des cauchemars. 

"J'espère qu'ils seront traduits en justice", reprend-il. Lui se dit sûr de pouvoir identifier trois de ses geôliers.

ach/vl

© Agence France-Presse

Le jeune homme émacié, calé sur les coussins face au poêle dans un salon de Sarmada, dans le nord-ouest de la Syrie, ne se ressemble plus. Cinq mois et demi de détention et la menace d'une exécution imminente lui ont fait perdre 40 kilos.

Jamais impliqué dans des activités politiques, jure-t-il, simple commerçant associé à ses frères, exilé quatorze ans entre la Turquie et le Liban, Ghazi Mohamed al-Mohamed, 39 ans, s'est trouvé brutalement plongé dans l'enfer des geôles syriennes à l'occasion d'un bref retour à Damas pour ses affaires.

"Il arrive un moment où tu perds espoir. Vers la fin, je ne souhaitais que mourir, j'attendais le jour où ils allaient nous exécuter, j'en étais même heureux. Parce que je serai débarrassé de mes souffrances",...