Le culte de Hassan Nasrallah dans la banlieue sud de Beyrouth. Photo Mohammad Yassine
Alors que se tiennent ce dimanche 23 février 2025 les funérailles de l'ancien leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, nous vous proposons la relecture de cet article, initialement publié le 8 octobre 2024.
« Je l’ai vu sortir des lieux de l’attentat… vu de mes propres yeux », jurait un habitant d’Achrafieh après l’explosion qui a coûté la vie à Bachir Gemayel. Pareil pour Rafic Hariri. La semaine dernière, un adorateur de Nasrallah confirmait à la télévision qu’il allait « donner un discours à 17 heures »…
Outre les raisons politiques liées à ce déni, la violence du départ du chef et le désarroi qui suit laissant sa foule orpheline, pour tenter de comprendre ce phénomène, rencontré à différents moments de l’histoire du Liban, il faut sans doute revenir sur ce qui se passe au début de la vie de l’être humain et trouver les causes psychologiques également.
À sa naissance, le nourrisson n’a aucune idée de qui il est ni de ce qu’il est. À proprement parler, il est sa bouche, le sein ou le biberon de celle qui le nourrit. Il est ses propres sensations, au niveau de son tube digestif, de sa peau, etc. Il est sa mère (ou son substitut).
Peu à peu, il réalise qu’il en est différent, mais il lui faut encore du temps avant de prendre conscience qu’il est un être en lui-même. C’est grâce au miroir qu’il va se rendre compte qu’il est une entité à part, comme nous l’a appris Jacques Lacan avec ce qu’il appelle le « Stade du miroir ».
Devant son image dans le miroir, d’abord, l’enfant ne se reconnaît pas. Il croit qu’il s’agit de quelqu’un d’autre, comme tous ceux et celles qu’il a déjà vus à côté de sa mère. Il s’approche du miroir, le touche, le contourne. Lorsque sa mère vient, regarde l’enfant puis son image dans le miroir, il réalise que c’est lui dans le miroir. Comme en plus il ne ressent pas encore son corps comme unité, et qu’il le ressent comme morcelé, chaque partie à part, le fait de se voir unifié dans le miroir va le pousser à prendre cette image en lui, de s’y identifier.
L’être humain, pour se constituer, passe par cette identification à l’autre. Il constitue ainsi dans son psychisme ce que Freud appelle son « Idéal du moi ». Cette instance psychique est pour une bonne part inconsciente.
Elle permet à l’enfant de faire comme fait son père, sa mère, un frère aîné, un grand-père ou autre, soit une chose valorisée par la famille ou la société. Cet idéal du moi oriente donc le comportement de l’enfant.
L’autre instance psychique qui va se constituer est le Surmoi ou la conscience morale. Cette instance interdit à l’enfant de faire du mal par exemple, et la peur de la sanction l’empêche de faire ce qui est interdit. Pour Freud, dans ce qu’on appelle sa seconde topique, soit comment est fait le psychisme, il y a le moi, le surmoi et donc l’idéal du moi.
Dans une foule organisée autour d’une institution, comme l’Église, un parti ou l’armée, les individus projettent chacun son idéal du moi sur le chef. Ce dernier devient d’autant plus fort que l’individu en tant que tel perd de son importance parce qu’il se dépouille de son Idéal du moi. C’est pour cela, entre autres, que les différents individus font un et qu’en dehors il y a le chef.
Dans une bataille par exemple, lorsque le chef appelle les autres à attaquer, ils le suivent comme un seul homme. Ainsi, lorsque ce dernier meurt, certains refusent de le croire. Ce refus de croire en la mort du chef est vital parfois, parce que le chef est, d’une certaine manière, par cette identification, par cette projection de l’Idéal du moi sur lui, à l’intérieur de la personne elle-même. L’effet de l’identification est de faire de deux personnes une seule.
C’est là qu’on doit se référer de nouveau au « Stade du miroir » pour comprendre cela. Ainsi, quand il découvre son image dans le miroir pour la première fois, l’enfant ne se reconnaît pas tout de suite dans son image. Il y a donc, dans sa perception, deux personnes. Lorsque, du fait du regard de sa mère, qui est le même sur lui et sur son image, il finit par se reconnaître, il y a comme une fusion entre son image et lui, par cette identification.
Lorsque le chef idéalisé meurt, c’est comme s’il mourait lui-même. D’où son refus d’y croire.


