« Badjens » de Delphine Minoui figure dans la sélection du Grand Prix du roman de l’Académie française, qui sera décerné le 10 octobre. Photo éditions du Seuil
Alors que les bombardements israéliens sur le Liban s’accentuent de jour en jour, se plonger dans la lecture c’est s’offrir le luxe de pouvoir s’adonner à l’un des rares dérivatifs à la noirceur de la situation ambiante. Une bulle où l’on se réfugie mentalement l’espace de quelques heures. Une accalmie hors du champ des batailles, celles du terrain comme celles des infos. Même si… Badjens de Delphine Minoui (paru en août aux éditions du Seuil), dont il est question ici, garde des liens évidents avec l’actualité, tant ce (court) roman (de 149 pages) puise son terreau de la réalité sociopolitique iranienne.
La journaliste et auteure franco-iranienne Delphine Minoui. Joel Saget/AFP
Et pour cause, l’auteure, par ailleurs célèbre journaliste franco-iranienne, lauréate du Prix Albert-Londres et grand reporter spécialisée dans les questions du Proche et Moyen-Orient au quotidien français Le Figaro, a clairement tiré son inspiration de sa connaissance approfondie de la société iranienne. Comme des témoignages récoltés au cours des manifestations qui se sont déroulées aux quatre coins du pays des mollahs suite à l’assassinat à Téhéran, en septembre 2022, de Mahsa Amini, une étudiante kurde iranienne, pour «port non conforme» de son hijab.
Mauvais genre
C’est d’ailleurs par une scène du mouvement de soulèvement que s’ouvre Badjens.
Au cœur de la révolte « Femme, vie, liberté », qui s’est étendue à l’automne 2022 jusqu’à Chiraz, une adolescente de 16 ans escalade une benne à ordures. Galvanisée par les encouragements de la foule, elle s’apprête à brûler son foulard en public. Oscillant entre peur et exaltation, la jeune Iranienne déroule mentalement tout ce qui l’aura amenée à ce moment de bascule, à ce geste émancipateur et irrévérencieux, qui pourrait lui coûter la vie.
Zahra que sa mère a surnommée « Badjens » – terme persan signifiant littéralement mauvais genre, mais désignant dans le langage courant une personne « espiègle ou effrontée » – revient ainsi, à travers un monologue intérieur, sur tout ce qui a contribué à nourrir sa rébellion. Tout ce qui dans l’ambiance délétère d’une société régie par la contrainte, la peur et la misogynie l’aura amenée à rejoindre le mouvement de révolte des femmes iraniennes.
Défilent ainsi au fil des pages, comme en flash-back, les moments-clés de sa jeune vie : sa naissance non désirée, le manque de considération que lui témoigne son père, l’omnipotence de son frère, les cours de religion assénés par sa grand-mère fervente partisane du régime des Ayatollahs, la tendre complicité qu’elle a avec sa mère, son smartphone rempli de tubes occidentaux, les soirées sous le manteau entre copines, ses premières amours, les abus dont elle est victime, ses « posts » délurés sur les réseaux sociaux, mais aussi son corps assoiffé de liberté sous ce hijab qui l’étouffe et dont elle rêve de s’affranchir. Et cette sensation lancinante de ne valoir que la moitié d’un homme…
« Pas étonnant qu’on soit un peuple de Schizos »
Petit à petit se dessine, en filigrane, une société répressive et profondément inégalitaire, où la soumission des femmes se fait dès l’enfance, à travers les interdits, le pouvoir absolu donné aux hommes, ce voile imposé dès l’âge de neuf ans, ainsi que la prédominence des diktats religieux qui interfèrent dans les moindres détails de leur vie.
À travers ce récit d’une rébellion féminine, Delphine Minoui livre le portrait, à la fois bouleversant et audacieux, d’une jeunesse iranienne avide de liberté. Une génération 2.0 biberonnée aux doctrines religieuses et au culte du martyr des gardiens de la révolution iranienne, mais nourrie aussi aux émancipateurs réseaux sociaux. Ces TikTok, Instagram, Télégram et internet devenus des « espaces de refuge, ou plutôt des boucliers contre la prison de nos maux », avance Zahra-Badjens.
« Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir », formule d’ailleurs l’héroïne de ce roman au style vif et truculent. Cette frondeuse et émouvante adolescente, parfaite incarnation d’une jeunesse iranienne bouillonnante et d’un courage admirable… Un roman à la lecture recommandée, figurant d’ailleurs dans la sélection du Grand Prix du roman de l’Académie française qui sera décerné le 10 octobre.
*« Badjens » de Delphine Minoui (Seuil ; 149 pages). Disponible à Beyrouth à la librairie Antoine.
Delphine Minoui, carte de visite
Delphine Minoui est née en 1974 en France d’une mère française et d’un père iranien. Major de promotion au Celsa (Sorbonne université) en 1997 et diplômée de l’EHESS (Sciences sociales) en 1999, elle se lance dans le journalisme la même année. D’abord correspondante de France inter et France info, elle collabore à partir de 2002 au Figaro en tant que grand reporter spécialiste du monde arabe. Installée en Iran de 1997 à 2009, Delphine Minoui va également couvrir Beyrouth, le Caire puis Istanbul. En 2006, elle remporte le prix Albert-Londres pour une série d’articles sur l’Irak et l’Iran. Auteure, elle a à son actif un grand nombre d’ouvrages entre romans, nouvelles et récits toujours en lien avec la réalité du monde arabe. Depuis ses Pintades à Téhéran jusqu’à L’Alphabet du silence, Je vous écris de Téhéran (dans lequel elle livrait en 2015, sous la forme d’une lettre posthume à son grand-père, son regard sur l’Iran partagé entre ouverture et repli) ou encore Les Passeurs de livres de Daraya (Grand Prix des lectrices Elle en 2018), les livres de Delphine Minoui abordent toujours des thèmes tels que la liberté, l’amour et la résistance à l’oppression.


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On peut rever: Inchallah! Il est temps de renverser ce regime assassin, moyen ageux qui opprime sa population et tue reves et progres!!!
07 h 12, le 05 octobre 2024