Rechercher
Rechercher

Société - Reportage

À Bachoura, la mort a frappé en face du cimetière

L'armée israélienne a ciblé le Comité sanitaire islamique, une association du Hezbollah, tuant sept de ses membres ainsi que deux civils. 

À Bachoura, la mort a frappé en face du cimetière

Devant l'immeuble qui abritait le Comité sanitaire islamique, une association du Hezbollah, visé dans la nuit de mercredi à jeudi, à Bachoura. Photo Mohammad Yassine

Rabih* a voulu emmener son fils voir la scène de ses propres yeux. « Garde-la bien en tête. N’oublie jamais. Allez, on rentre maintenant », lui dit-il, avant de le tirer par l’épaule pour remonter la rue Basta. Sur les lieux de la frappe israélienne qui a eu lieu dans la nuit de mercredi à jeudi à Bachoura, certains jeunes secouristes du Comité sanitaire islamique, une association du Hezbollah, sont à peine plus vieux que ce garçon. En cette fin de matinée, ils déblaient de leurs mains des blocs et des objets de toutes sortes propulsés par l'explosion, et dirigent les pelleteuses qui dégagent la rue adjacente. Les corps des victimes, ou ce qu’il en reste, ont déjà été emmenés à la morgue, et les blessés à l'hôpital. Ce sont neuf de leurs collègues qui ont été tués, sept responsables du centre et deux bénévoles. Raja Zreik, Mahdi Halbaoui, Wissam Salhab, Ahmad Hayek, Moustapha Moussaoui, Sajed Cherri et Hassan Khansa rentraient à peine de leur journée de travail dans la banlieue sud, selon Kamel el-Zahloul, un autre responsable de l’association qui passe d’une caméra à une autre. Deux civils ont également été tués et 17 personnes ont été blessées.

Des gilets de secouristes endommagés lors de la frappe contre le Comité sanitaire islamique, à Bachoura. Photo Mohammad Yassine

Avec cette seconde frappe sur Beyrouth – la première a eu lieu mardi à Cola – la menace se rapproche dangereusement du cœur de la capitale. À moins de 900 m du quartier populaire de Bachoura, se trouve le centre des affaires et le bureau du Premier ministre au Grand Sérail, dans le centre-ville.

Des habitants de la banlieue sud s’y sont réfugiés ces dernières semaines. Les loyers n’y sont pas très chers, et pour les moins bien lotis, des écoles y ont ouvert leurs portes. Si Bachoura n’est pas considéré comme un bastion du Hezbollah, il coudoie le quartier à majorité chiite de Khandak el-Ghamik.

Journalistes agressés

À l’angle de la rue où se trouve l’immeuble visé cette nuit, des drapeaux verts d’Amal indiquent la présence d’un bureau du mouvement. Devant la carcasse éventrée, des riverains marchent tête baissée en portant leurs valises ou leurs sacs plastiques. Des motos tentent de se frayer un chemin. Et parmi les secouristes, il y a une poignée d’hommes qui scrutent les journalistes. Depuis plusieurs semaines, la paranoïa s’est propagée parmi les membres et les sympathisants du tandem chiite, et les étrangers sont souvent perçus comme des espions. Cette nuit, peu après l’attaque israélienne, une équipe de la chaîne belge flamande VTM Nieuws, arrivée sur les lieux, a été agressée par un groupe d’hommes non identifiés. Un journaliste a été blessé par balles à la jambe et l’un de ses collègues souffrirait de multiples fractures à la tête.

Vue sur l'immeuble ciblé, depuis la terrasse de Emm Karim, à Bachoura. Photo Mohammad Yassine

Cet incident grave n’a pas empêché des journalistes locaux et étrangers de se poster devant le building de neuf étages, qui jouxte des petites maisons traditionnelles. Le second palier, où se trouvait le centre, a été effacé de la bâtisse. Seuls pendent des petits drapeaux de l’association. « Heureusement, il n’y a pas eu d’incendie, et le bâtiment ne risque pas de s’effondrer, car c’était un tir très ciblé », explique le responsable. L’immeuble a été évacué dans la nuit. « Mon voisin n’a pas eu cette chance », souffle Mohammad depuis le toit d’une petite maison ancienne de deux étages. « Dix minutes avant que ça n'explose, on se parlait alors qu’il était en train de manger dans son jardin. Quelque chose de lourd lui est tombé dessus, et il est mort », raconte-t-il. Les secouristes sont tombés sur une main et ont ramassé un à un les morceaux de chair, sur la terrasse de sa voisine, Emm Karim, d’où émane encore une odeur de sang.

Lire aussi

Tenir, coûte que coûte, sous les bombes dans la banlieue sud de Beyrouth

Sa maison, qui « menaçait de s’écrouler » bien avant l’explosion – en témoigne la vétusté de l’escalier –, abrite des petits commerces. Ils sont situés devant l’entrée principale du grand cimetière musulman de Bachoura, où des blocs de béton ou des meubles de l’immeuble ont brisé certaines sépultures. Mohammad tient une « imprimerie », en réalité un bureau où il est possible de faire des photocopies, notamment des faire-part de décès. « Je donnais à manger à mes pigeons sur le toit quand j’ai vu une lumière me passer au-dessus de la tête. J’ai cru que ça allait nous tomber dessus, mais ça a fait exploser l’immeuble d’en face. J’ai été propulsé à terre par la déflagration, mais je vais bien grâce à Dieu », raconte-t-il. Terrorisés par le son et les vibrations de l’attaque, sa mère et ses enfants ont fui vers un autre quartier en plein milieu de la nuit.

« Pas des combattants »

Au rez-de-chaussée, Monsieur Beydoun tient, lui, un petit dépôt de location de chaises en plastique blanc, « surtout pour les condoléances ». Avec son tournevis électrique, il rafistole sa devanture avec des panneaux publicitaires en polystyrène, après avoir ramassé les bris de verre soufflés par le choc. Lui et son voisin du dessus ne pensaient pas que les Israéliens cibleraient leur quartier « un peu bruyant » mais où le « Hezbollah n’est pas présent ». « Mais ce sont des secouristes, on les connaît bien, nous ne sommes pas en train de parler de combattants ou de dépôts d’armes là », fustige Mohammad.

Une femme, déplacée de la banlieue sud, à Bachoura, fustigeant l'attaque israélienne qui a tué des secouristes. Photo Mohammad Yassine

À quelques mètres des opérations de déblaiement , Nawal, la cinquantaine, est comme figée dans la pierre. La main devant la bouche, visiblement très choquée. Elle habite avec sa famille dans un immeuble de l’autre côté du cimetière. Depuis son balcon, elle dit avoir « tout vu, tout entendu, tout senti ». « Où tu veux que je parte ma fille, c’est chez moi ici. On tire la langue et puis, même si on en avait les moyens, ce n’est pas comme si on allait être en sécurité ailleurs », lâche-t-elle d’une voix éraillée. Ses fils sont tous les deux fossoyeurs au cimetière d’en face. L’un d’eux s’approche de sa mère. Avec ses tatouages, ses cheveux blonds spiky  et son aspect plutôt chétif, il n’a pas vraiment le physique de l’emploi. « Je passais à côté lors de l’explosion, et pendant plusieurs heures, c’était irrespirable », dit-il. Plusieurs témoins disent comme lui avoir senti cette « odeur bizarre et cette poussière ressemblant à du phosphore blanc ». « Pour l’instant, rien n’indique que c’est bien le cas », assure Kamel el-Zahloul, qui précise que « des tests sont en cours ». Devant les caméras, une femme voilée de noir, qui ne veut pas donner son nom, répète à qui veut l’entendre la même complainte. « Que Dieu les prennent en pitié, ce sont nos enfants qui sont morts », dit-elle en brandissant le pantalon gris déchiqueté d’un secouriste. Cette déplacée de la banlieue sud compte garder cette « relique » chez elle pour se souvenir de « ses enfants » qu’elle « ne connaissait pas ». « Israël nous suivra où que nous irons. »

Rabih* a voulu emmener son fils voir la scène de ses propres yeux. « Garde-la bien en tête. N’oublie jamais. Allez, on rentre maintenant », lui dit-il, avant de le tirer par l’épaule pour remonter la rue Basta. Sur les lieux de la frappe israélienne qui a eu lieu dans la nuit de mercredi à jeudi à Bachoura, certains jeunes secouristes du Comité sanitaire islamique, une association du Hezbollah, sont à peine plus vieux que ce garçon. En cette fin de matinée, ils déblaient de leurs mains des blocs et des objets de toutes sortes propulsés par l'explosion, et dirigent les pelleteuses qui dégagent la rue adjacente. Les corps des victimes, ou ce qu’il en reste, ont déjà été emmenés à la morgue, et les blessés à l'hôpital. Ce sont neuf de leurs collègues qui ont été tués, sept responsables du centre et deux...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut