« – Pour toujours ? demanda-t-il, avec les yeux qui brillaient comme de petites étoiles.
– Pour la vie et pour la mort,
répondit-elle, en se donnant entièrement à lui.
– Rien ne peut nous séparer, ajouta-t-il, avec précision et sûreté.
– Même pas la mort. »
Souvent, la vie nous mène à mentir. Elle nous fait croire que ce qu’on aime restera l’objet perpétuel de notre amour, que ce qu’un jour a été sien restera aux creux de nos bras, toujours, que la vie ne désavoue pas ses subtiles promesses, et que ceux qui s’enlacent pour une fois jamais ne seront désunis. On oublie qu’arrive un moment où la fougue et l’ardeur des débuts d’histoires ou des « coups de foudre » meurent, que les feux d’artifice n’illuminent nos cieux que pour un instant éphémère.
Ainsi les gens se donnent des promesses et l’illusion que ces feux d’artifice, leurs lueurs et leurs éclats plus jamais ne s’éteindront, alors que ces flammes qui traversent les nuits épaisses sont vouées à être incinérées.
On oublie que les paroles disparaissent et, avec eux, les personnes qui s’y attachent, les possibilités promises et les verdicts illusoires pris à l’improviste. Les promesses d’amour sont si bon marché et vénérées de sorte qu’on croit désormais difficilement à leur fondement.
On oublie d’une autre part que les souvenirs peuvent revenir à tout instant, que le temps ne prend souvent pas le dessus, qu’il arrache à peine les épines ou les miettes d’échardes sur lesquelles on a trébuché en traversant notre chemin. Il nous apprend juste à supporter la douleur ressentie lors de ce trébuchement. Il nous apprend que si quelque chose nous est destiné, il trouvera, toujours, d’une manière ou d’une autre, son chemin de retour vers nous.
On connaît bien sûr cette belle capacité de l’homme à déclencher les débuts d’histoires, à faire de nouvelles promesses et à oser aimer, se jeter dans le monde, vers une autre personne, en un moment où il ne veut rien faire à demi-mesure. On pourra beau faire les cyniques, les froids, les méfiants : et si nous sommes plus des êtres sentimentaux que des êtres rationnels ?
On peut même s’étonner à l’idée que Schopenhauer, le philosophe préféré du dépressif, ait lui-même dit que nos sentiments qui s’opposent à notre raison sont primaires par rapport à notre capacité intellectuelle. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore », disait Pascal.
En réalité, ce n’est que trop tard que j’ai pris conscience de toutes ces vérités.
Et c’est grâce à toi.
Parce que entre nous deux, il y a des choses qui n’ont pas été dites. Des non-dits, des paroles étanchées, des interstices, des bouts de vide inavoués, des points-virgules, des silences (bien que, parfois, le silence soit un langage). C’est comme si notre histoire a été mise en suspens : je savais pourtant que ce n’était pas un adieu.
On croit, avec la foi aveugle et quelque peu naïve d’un enfant, qu’on se reparlera, qu’on se reverra, dans deux, quatre, ou dix ans, peut-être. Du moins, nos chemins se recroiseront, et on tient à cela comme on ne tient à personne. Et même lorsque tout changera, il y aura des choses qui resteront intactes : des moments et des sentiments.
Je te verrai au supermarché, remplissant ton sac de courses d’avocats, avec tes petits-enfants, et tu m’introduiras à eux comme une inconnue que tu as un jour connue. Tu fus, un jour, ma plus belle histoire, et te voilà en train de partager les mêmes habitudes avec d’autres inconnus, des années plus tard. Et moi, je t’introduirai aussi à mes enfants, qui te percevront comme un étranger face auquel ils seront un peu timides. Les enfants échangeront quelques mots rapides, quelques sourires candides.
Quel paradoxe ! Que ce que tu as aimé un jour peut finir par être quelque chose face auquel tu es presque indifférent, plus tard. Je serai en train d’acheter des avocats aussi, comme on l’a toujours fait ensemble, pour faire notre salade préférée avec du saumon, du riz et des croustilles. Tout cela ne durera qu’à peine dix secondes : le temps, ce malin concept, nous donnera relativement cette illusion.
Déjà vu ! Le destin fera en sorte que toi et moi, on va se rencontrer à la même heure pile, au même endroit. On voudra presque mettre nos vies en pause, tout arranger, plonger dans notre passé, les beaux jours d’hier, nos sentiments actuels. Ce jour-là, j’aurai la tentation de te dire : « Viens on parle de poésie, d’amitié, de liberté, viens on délivre tout ce qui pèse sur nos cœurs, viens, l’instant d’une éternité, on parle de nos peurs, du temps qui passe trop vite, de nos familles, de nos projets et de nos rêves, non pour reconstruire une vie ensemble, simplement pour honorer ce qu’un jour on a vécu, pour déterrer ce qui est resté enfoui en nous. »
Et puis, chacun empruntera encore une fois un chemin différent, en tournant nos dos au passé, à cette rencontre éphémère, pour revenir à la réalité.
Je rentrerai chez moi, un lieu où l’amour ne fait plus de bleus.
Je préparerai ma salade de mon côté, et tu le feras de ton côté.
Sauf que les avocats qu’on achètera seront servis en même temps mais pas au même endroit.
Sauf que ce repas n’aura plus le même goût qu’avant.
Sauf que ce moment va s’éclater pour se reproduire dans une sorte de « multiverse ».
Un moment qui se superpose à un autre, où deux personnes se sont assises au bout d’une même table, à échanger des histoires, à manger des avocats, à s’aimer.
Les cœurs brisés finiront un jour ou un autre par se panser, par la bonne personne, au bon moment, mais surtout par nous-mêmes. Et on ne les oubliera jamais, ces personnes qu’on a aimées et qui nous ont aimés en retour. Comment oublier ceux qui, un jour, nous ont tant donné ? Ceux auprès de qui on volait en éclats ? Normalisons les ruptures qui se terminent sur de bons termes !
Même si cet amour se fera toujours à distance : on peut continuer à aimer une personne, à se souvenir d’elle dans les moments du quotidien, à travers des choses vraiment anodines. On peut continuer à aimer une personne mais se détacher d’elle tout autant, à aimer quelqu’un qui peut-être ne nous convient pas, pour des raisons diverses. Même si c’est un amour impossible, et d’ailleurs, c’est toujours un piège de la nostalgie qui nous fait croire à tort que le retour au passé nous mènera vers l’idéal, ça reste de l’amour !
C’est vrai qu’on ne connaîtra plus la nouvelle version d’elles, leur nouvelle meilleure chanson, les nouveaux chemins qu’ils ont empruntés, les gens qu’ils ont rencontrés. Une seule version d’elles restera suspendue dans notre cœur, alors que depuis, elles ont écrit des pages et des chapitres sans nous, tout comme on a changé, depuis, on a évolué, on a appris, on a peut-être déménagé d’un pays à un autre, ou même on a découvert notre nouveau plat préféré.
Elles resteront en nous, et seulement la place qu’elles occupent va changer, car de nouvelles personnes vont arriver pour en prendre un peu plus. Mais en ce bref moment où nos vies se sont imbriquées, on a vécu quelque chose de beau. Même si les choses arrivent à une fin, rien n’efface la réalité qu’un jour elles ont existé. Rien n’efface le fait qu’on a vécu quelque chose de beau, que la vie sera toujours faite de ruptures, de séparations, d’abandon, et qu’on doit faire avec, s’adapter avec le temps.
Notre histoire est finie. L’amour est un risque qui menace toujours d’arriver à une fin : mais s’attache-t-il moins au destin qu’aux amoureux eux-mêmes ?
J’entasse un chapitre avec de nouveaux personnages, avec de l’amour à foison, un amour plus grand du tien, avec un peu plus de lumière.
Sans toi, c’est vrai, mais je pourrai à tout instant retourner un peu en arrière, relire les lignes où s’enlise notre mémoire, en souriant, parce que tu feras toujours partie de mes écrits, de ma vie, de mon cœur.
Car les vrais paradis, écrivait Proust, sont les paradis perdus.
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