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À Jérusalem battu par le khamsin, deux hommes qui s’aiment

À Jérusalem battu par le khamsin, deux hommes qui s’aiment

© Cyril Zannettacci

C’est une histoire étrange et attachante, comme en raconte si bien l’écrivain franco-palestinien Karim Kattan. L’Éden à l’aube, ce titre plein de promesses et sélectionné pour le Prix de la littérature arabe 2024, s’ouvre sur un roman à la fois « très écrit » et intuitif, sorti d’une bibliothèque de langages où se mêlent expressions arabes populaires et littérature française soutenue, Roland Barthes et la tradition orale de Jérusalem. Pour raconter cette histoire, l’auteur ne choisit rien moins que le ciel pour narrateur. Omniscient, se faufilant jusque dans les alcôves, ce ciel n’est habité d’aucun dieu. Il n’a aucun pouvoir autre que celui d’observer et de témoigner. Une Palestine réelle et fantasmée, avec ses fleurs, ses pins et la douceur de ses paysages méditerranéens, offre un décor à la fois solaire et terriblement menaçant et menacé. C’est la manière de Kattan de la garder vivante et attachante.

Dans le temps du roman, on est en 1983 et un terrible « khamsin », vent de sable chaud et pesant, va régner, sur Jérusalem en particulier, de février à octobre. C’est l’année où naissent ceux que le curieux narrateur appelle ses « bébés ». Isaac, ainsi nommé par sa mère, le brun qui rêve en son enfance de devenir un saint. Et Gabriel, Jubrail, le blond d’une blondeur d’ange, fils d’un artiste peintre qui rêve de devenir jardinier. C’est une histoire de fascination mutuelle, brodée sur une trame où l’homosexualité s’exprime dès l’enfance d’Isaac sous le signe de l’amour qu’il voue à ses amis, à six ans à peine, et se développe sous un aspect colonial à travers une liaison qu’il entretient avec une sorte de consul, Monsieur Wargrave, « préposé aux Palestiniens pour les Anglais ». C’est qu’à seize ans, « Isaac obtient sa carte d’identité verte de Cisjordanie et devient illégal dans la capitale par la même occasion ». Monsieur Wargrave peut obtenir à Isaac un permis qui lui permettrait de se rendre de son village de Birzeit à Jérusalem. La condition tacite est qu’Isaac « suce la bite de Monsieur Wargrave ».

Isaac finira concierge de nuit dans un obscur et immémorial hôtel de pèlerins, aux confins de la vieille ville de Jérusalem. Il rencontre Gabriel, devenu paysagiste dans une agence, chez une tante délurée vivant à Jérusalem. Les deux jeunes hommes sont happés par des sentiments qui les dépassent. Ils se perdent de vue, pensent sans cesse l’un à l’autre, jusqu’à ce que Gabriel accompagne des clients étrangers à l’hôtel où travaille Isaac. Ce dernier va retenir l’angélique blond en lui racontant des histoires fantastiques, issues de la tradition ou droit sorties de son imagination, jusqu’aux heures tardives de la nuit. À la manière de Shéhérazade, il retient ainsi d’aube en aube l’objet de son amour en repoussant, lui qui aspirait à la sainteté, le moment où un acte charnel, devenant irrépressible, ruinerait la pureté d’un sentiment qu’il idéalise.

Dans les nuits de Jérusalem, « cette chatte d’araignée » telle que la décrit « le ciel », savoureuse expression arabe qui en illustre l’exiguïté, Isaac promet à Gabriel qui en redemande, « sur ma tête et mes yeux », d’autres histoires. Il y aura quelque chose de prémonitoire, un réalisme magique qui lie des épisodes fragmentaires, des digressions redondantes, la poésie remplaçant le récit quand le fil se rompt et que les mots deviennent impossibles. À mesure que le khamsin se fatigue, les deux amoureux se rapprochent d’un point de bascule. La tension monte du côté des patrouilles israéliennes, sans cesse en quête de Palestiniens à tourmenter. Un vers pour la route ? « Ce qui va arriver / c’est comme une fleur / un dé tombé / côté fleur ». Le mot « hasard » vient de l’arabe « Al-Zahr », les fleurs. Une fleur aurait été représentée sur l’une des faces du dé.

L’Éden à l’aube de Karim Kattan, Elyzad, 2024, 181 p.

C’est une histoire étrange et attachante, comme en raconte si bien l’écrivain franco-palestinien Karim Kattan. L’Éden à l’aube, ce titre plein de promesses et sélectionné pour le Prix de la littérature arabe 2024, s’ouvre sur un roman à la fois « très écrit » et intuitif, sorti d’une bibliothèque de langages où se mêlent expressions arabes populaires et littérature française soutenue, Roland Barthes et la tradition orale de Jérusalem. Pour raconter cette histoire, l’auteur ne choisit rien moins que le ciel pour narrateur. Omniscient, se faufilant jusque dans les alcôves, ce ciel n’est habité d’aucun dieu. Il n’a aucun pouvoir autre que celui d’observer et de témoigner. Une Palestine réelle et fantasmée, avec ses fleurs, ses pins et la douceur de ses paysages méditerranéens, offre un...
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