Il a parfois travaillé en collaboration, notamment avec Fabien Vehlmann (Les Cinq Conteurs de Bagdad ou le délicieux Le Diable amoureux et autres films jamais tournés par Méliès), mais voici de longues années que Frantz Duchazeau met également son talent au service de récits menés en auteur complet et souvent baignés dans le monde de la musique : Le Rêve de Météor Slim (2008), Lomax (2011), Mozart à Paris (2018) et d’autres…
Il vient aujourd’hui ajouter une pierre à cet édifice en mettant en scène les derniers jours d’un bluesman, apparu puis disparu comme une météorite : Robert Johnson. Le musicien trône en couverture de l’album sur fond bleu intense, cigarette entre les lèvres, dans un air de défi mêlé d’une élégante nonchalance.
Robert Johnson n’a enregistré que vingt-neuf chansons, toutes dans les deux années qui précédèrent sa mort prématurée en 1938, à vingt-sept ans. Remarqué, destiné à un avenir de succès, il sera programmé dans un concert prestigieux au Carnegie Hall de New York. L’album raconte sa route vers ce concert qu’il n’atteindra jamais. C’est une balade, un long poème (une chanson ?) au cours duquel Robert Johnson fait rencontres sur rencontres. Le lecteur le suit dans sa flânerie mêlée de souvenirs, le temps de quelques jours qui semblent étirés en longueur sous l’effet du soleil.
Quant au dessin de Frantz Duchazeau, comment le définir ? « Quand on ne sait pas ce que c’est, c’est que c’est du jazz », disait un personnage du monologue Novecento, pianiste d’Alessandro Barricco. Au-delà du cousinage avec le thème du récit, le dessin de cet album semble fait de ce bois. Difficile à mettre en mots tant il se réinvente à chaque image. Pour chaque case, rien ne semble gagné d’avance, et il faut au dessinateur aller au combat armé d’une forme d’intuition pour faire chaque fois tenir son dessin en équilibre sur un fil tendu. Un pinceau danseur trempé dans une encre tantôt fluide tantôt sèche, sans système défini pour fixer les règles du jeu de cette chorégraphie sur papier.
Une réussite qui a failli ne jamais voir le jour : en effet, lors d’un des transits postaux des planches originales de l’album, une minute sans surveillance d’un facteur avait abouti à leur vol. Plus d’une année de travail, plus de deux cents planches volatilisées, avant même d’être proprement scannées pour impression. L’affaire a duré quelques jours, avant que les planches ne soient restituées intactes. Nous étions à deux doigts de l’album fantôme, intégralement dessiné mais jamais arrivé entre les mains de ses lecteurs.
Au bout de l’aventure, une expérience de lecture désarçonnante et enivrante, et un bel objet conçu par les éditions Sarbacane dans un format généreux et une maquette élégante. Il en résulte que le livre possède une véritable présence dans la maison de ses lecteurs, tant dans sa forme que dans ce qui se dégage suite à sa lecture : comme une mélodie dont on se souvient souvent, mais qui nous échappe à chaque tentative de la restituer.
Blues chorégraphié sur papier, Les Derniers Jours de Robert Johnson de Frantz Duchazeau, Sarbacane, 2024, 240 p.