D.R.
Après les ministres Bahige Tabbarah et Ibrahim Najjar, et le magistrat Ghaleb Ghanem, c’est au tour de Ramzi Joreige de publier un livre réunissant ses souvenirs, avec un florilège de ses articles sur le régime libanais et les tribunaux d’exception.
Réputé pour son vaste savoir, sa probité exemplaire et sa grande sagesse, Ramzi Joreige a tout connu : une brillante carrière d’avocat, le bâtonnat et le poste de ministre. Dans la première partie de l’ouvrage qu’il vient de publier en arabe sous le titre Nathr fil hawa’, enrichi d’une brillante préface de l’ancien ministre de la Culture Ghassan Salamé, il revient sur son parcours et repasse en revue, sous forme de « bloc-notes », les principaux événements qui l’ont jalonné, tout en brossant le portrait de plusieurs hommes politiques vivants ou disparus comme Rafic Hariri, Saad Hariri, Gibran Bassil, Sleiman Frangié, Michel Eddé, Hussein Husseini, Mikhaïel Daher, Sejaan Azzi, Farid Makari, sans compter les juristes Richard Chemali, Issam Karam, Bassam Dayé, Nohad Naufal, Ibrahim Fadlallah, Issam Khoury et Pierre Gannagé, ou encore l’écrivain Jean Daniel et l’ancien garde des Sceaux Robert Badinter. En peu de mots, Ramzi Joreige décrit parfaitement ces personnalités qui l’ont marqué et, sans complaisance, rend hommage à celles qui le méritent.
Dans cette même partie, il évoque des souvenirs personnels, ses voyages ou la pandémie de coronavirus qui a paralysé la planète, en même temps qu’il revient sur des faits précis (l’explosion du port, l’affaire de Kabrechmoun) ou des dossiers particuliers (les nominations judiciaires, la lutte contre la corruption, les Forces libanaises, les élections législatives…). L’auteur procède par petites touches, dans un style limpide, servi par un sens aigu de l’analyse et par une longue expérience qui lui donne le recul suffisant pour juger les personnes et évaluer les événements.
Constitution et tribunaux d’exception
Dans la deuxième partie, fort de sa profonde connaissance du droit constitutionnel, Ramzi Joreige aborde avec justesse différents sujets touchant au statut du président de la République, aux conditions de son élection et à ses relations avec le gouvernement et les ministres, au rôle de ceux-ci après les accords de Taëf, aux prérogatives du chef du Parlement, à la loi électorale, et à bien d’autres questions ayant trait au régime libanais et à la Constitution.
Bien que rédigés avec la rigueur propre à la science juridique, ils ne s’adressent pas seulement aux juristes et peuvent intéresser tout lecteur soucieux de mieux comprendre les rouages de notre système politique qui bat de l’aile et se heurte à de nombreux écueils liés aux failles des accords de Taëf et à la mauvaise volonté de nos dirigeants qui interprètent « le livre » en fonction de leurs propres intérêts.
Quant à la troisième partie, elle nous dévoile le visage militant de Ramzi Joreige qui se penche sur les tribunaux d’exception, notamment le tribunal militaire et celui des imprimés dont plusieurs voix réclament à juste titre la suppression. À ses yeux, il est impératif de « reconsidérer la compétence du tribunal militaire afin d’alléger le poids qu’il fait peser sur la Justice ».
« Nous sommes redevables à Ramzi Joreige de nous avoir incités à réfléchir sur ce que la politique est devenue en ces temps de précarité, et pour ses positions claires quant aux événements et à leurs ‘‘héros’’ », écrit Ghassan Salamé dans sa préface. En refermant ce livre, le lecteur se demande comment diable l’auteur et son préfacier ont pu supporter cette classe politique qu’ils ont côtoyée et dont ils sont, pour ainsi dire, la négation. « En politique, il faut suivre le droit chemin : on est sûr de n’y rencontrer personne », affirmait Bismarck. L’un et l’autre l’ont cru sur parole. Ils ont au moins la conscience tranquille et la satisfaction du devoir accompli.
NATHR fil hawa’ (Prose dans l’air) de Ramzi Joreige, éditions Sader, 2024, 289 p.