Critiques littéraires Version originale

Splendeur de la série B

Splendeur de la série B

© Tyrone Dukes

Il n’y a de zones que grises. Mais c’est une palette sans fin, un nuancier qui permet de naviguer d’un endroit à l’autre sans jamais être vraiment sorti d’affaire. Sans jamais sombrer non plus. Ainsi de la tentation, si y céder est le meilleur moyen de ne pas se laisser ronger par elle, ce n’est cependant jamais suffisant pour s’en débarrasser.

Du perpétuel – et plus ou moins subtil – mouvement de balancier qui penche vers la tentation ou s’en éloigne, il est beaucoup question dans le nouvel opus de l’auteur américain, deux fois prix Pulitzer, Colson Whitehead, Crook Manifesto, deuxième tome de sa trilogie new-yorkaise, après Harlem Shuffle, paru en 2021. On y suit encore, pour l’essentiel, Ray Carney, maintenant assagi, du moins en apparence. Disons qu’il s’est amendé, mais d’une sorte d’amendement qui ne l’a pas vraiment sorti de l’ambiguïté : son commerce de meubles n’aurait jamais pu vraiment démarrer sans l’argent que lui avait laissé Big Mike, son père, homme de main de la pègre du Harlem de l’après-guerre. Surtout, ce commerce n’aurait pas pu vraiment se développer si Carney n’avait pas été embarqué presque de force, en fait mêlé jusqu’au cou au casse en 1959 des coffres de l’hôtel Theresa, le « Waldorf de Harlem » sur la 125e Rue, quasiment pile en face de l’Apollo Theater. C’est que la frontière est fine entre l’entrepreneur et l’escroc, le premier étant peut-être « just a hustler who pays taxes ». Carney prospère désormais légalement, considère son fils John comme une version améliorée de lui-même, une version qui aurait grandi dans une maison où la table aurait été dressée à son retour de l’école, où son père n’aurait pas été un escroc, où sa mère n’aurait pas été morte.

On avait quitté Carney en 1964, à l’époque des émeutes, quand son cousin Freddie – plus un frère en fait – le replongeait à chaque fois dans le bain, et lui causait un souci tel que le bon sens aurait voulu qu’il s’en éloigne, n’était-ce l’incroyable affection qu’il lui portait. Nous voilà en 1971 où une autre forme de tension prévaut dans la rue, celle de la chasse à la Black Liberation Army, la BLA qui multiplie les guets-apens et les assassinats de policiers. Entre-temps, notre attachement à Carney s’est amplifié, on craint pour lui. « Every siren since the city started falling to pieces had been a countdown to the siren that was coming for him. » C’est qu’on l’accompagne depuis si longtemps, depuis 1959 en fait, c’est-à-dire depuis douze ans ou alors juste depuis quelques centaines de pages et rien que de se poser cette question fait soudain se confondre le temps de la lecture et celui du livre.

Mais même sans son cousin, et alors que « Carney was retired, and sometimes whole hours passed where he didn’t have a crooked thought », le voilà qui, presque par déterminisme ou comme un joueur mal repenti, replonge dans les activités illégales, pour une banale histoire de tickets qu’il avait promis à sa fille May pour aller voir le premier concert des Jackson 5 au Madison Square Garden. « Step away entirely or you haven’t stepped away at all. » Sa détermination est mise à l’épreuve, c’est de cette manière que Harlem fonctionne : « Crooked stays crooked and bent hates straight. The rest is survival. »

Si ce quartier est peuplé d’un mélange de locaux et de personnes récemment échappées du sud ségrégationniste, il est suffisamment grand et animé pour absorber toutes les nuances de la communauté noire, ceux qui viennent d’y débarquer et ceux qui n’en sont jamais encore sortis. Tout se passe comme si Harlem était une île, une île dans l’île, et le sud de Manhattan un autre pays, et la Californie un autre continent. Sa géographie délimitée par la 96e Rue au Sud et Riverside Drive à l’Ouest en fait presque un fort pour protéger ses habitants ou bien peut-être plutôt « a cage to keep the mad crowd who called those streets home from escaping to the rest of the world ». L’agitation de rue du samedi soir est tourbillonnante, d’abord des couples, des groupes de jeunes, puis un peu plus tard une foule autrement adulte, plus solitaire, « and then there were the crooks, who tied their shoes and hummed jumpy songs, for soon the midnight whistle would call them to the factory ». C’est un village où tout le monde se connaît depuis l’enfance, où pas un bloc n’a pas pour Carney ou pour son acolyte Pepper, anciennement associé à son père, son lot de souvenirs, ici pour y avoir fait le guet, là pour une embrouille avec un commerçant, ou encore un larcin. Et l’ensemble est quadrillé par les sirènes des voitures de police et des camions de pompiers qui remontent ou redescendent les avenues aussi sûrement que les lignes de métro en sous-sol.

« Everybody’s bad, but some are worse », ce qui distingue alors les uns des autres n’est qu’une échelle très subjective de la moralité : « A man has a hierarchy of crime, of what is morally acceptable and what is not, a crook manifesto. » C’est juste toute la ville qui fonctionne sur un système d’enveloppes remises à la police ou à la pègre, que ce soit pour du racket ou pour de la protection (ce qui souvent revient au même), jusqu’à ce que l’équilibre soit un jour rompu : « If you believed in the holy circulation of envelopes, everything that went down happened because a man took an envelope and didn’t do his job. »

En avançant masqué, sous le couvert du genre pulp, du polar ou plus encore de la série B, tel un Chester Himes dans sa série classique en neuf livres des Harlem Detective, tel un Matthew Weiner racontant les Mad Men ou un Tarantino Hollywood, Colson Whitehead déploie lentement une œuvre qui ressemble à s’y méprendre à de la grande littérature. La fluidité et la musicalité de son style sont époustouflantes, et pas uniquement dans les dialogues – on souffre pour le traducteur. C’est une alternance continue de style parlé et de phrases très écrites, avec l’auteur en chef d’orchestre, qui met sa technique narrative au service de ses protagonistes, de leurs pensées qui fusent, qui digressent, de leurs souvenirs qui se bousculent, de leurs associations d’idées souvent dans l’adrénaline de l’action.

C’est, en filigrane, toute l’histoire de la ville et de l’Amérique qui défile. Au fil des pages, puis des tomes, le lecteur développe alors une familiarité avec les lieux, d’une époque à l’autre, mais aussi une tendresse pour les personnages principaux et secondaires, et plus généralement pour toute cette communauté qui n’est qu’une énième version de la Comédie humaine, et dont on attend désormais le devenir dans les années 80, décennie pour beaucoup nostalgique en diable, faute d’être la plus glorieuse.

Il n’y a de zones que grises. Mais c’est une palette sans fin, un nuancier qui permet de naviguer d’un endroit à l’autre sans jamais être vraiment sorti d’affaire. Sans jamais sombrer non plus. Ainsi de la tentation, si y céder est le meilleur moyen de ne pas se laisser ronger par elle, ce n’est cependant jamais suffisant pour s’en débarrasser.Du perpétuel – et plus ou...
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