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Culture - Installation

Ce jardin à Beyrouth où poussent les sculptures

À l’École supérieure des affaires et sous l’intitulé « Vie sur vie », les œuvres de Nadim Karam ponctuent de notes d'espoir la survie du peuple libanais.

Ce jardin à Beyrouth où poussent les sculptures

« Hold Me », une sculpture de Nadim Karam en fer rouillé représentant deux personnes enlacées. Photo Élie Bekhazi

Beyrouth fait connaissance avec Nadim Karam en 1994 au musée Sursock, dans le cadre d'un projet intitulé T-Races BSC- 4971 où une kyrielle de figures vivantes, ni humaines ni animales, regardaient, marchaient, couraient, dansaient. Des créatures hybrides, étranges, absurdes, qui oscillaient entre bonheur et mélancolie.

Nadim Karam, grand voyageur, est exposé aux 4 coins de la planète, mais son travail qui s’inspire aussi de ses séjours en France ou au Japon, par exemple, le ramène inexorablement vers son pays. Sa carrière longue de 30 ans est tout sauf conventionnelle. Ses œuvres qui visent plutôt les espaces publics invitent le spectateur à interroger des sujets sociopolitiques inhérents à l'art public et confirment son statut d’artiste marginal. Son langage visuel particulier lui permet d’explorer l'intersection des espaces, des souvenirs et des expériences humaines.

« Layers Untold », de Nadim Karam, illustre les couches successives de choses non dites. Photo Élie Bekhazi

« Vie sur vie » est le titre de sa nouvelle exposition aux Jardins Henry et Nadège Obegi de l'ESA Business School (secteur Clemenceau, à Beyrouth) où des sculptures monumentales interrogent l'interconnexion entre deux séries d’œuvres : To Be or Not to Be et Urban Bouquets dans lesquelles l'artiste explore l'existentialisme au travers de sa fibre humaniste teintée d'absurdité. Les matériaux et les compositions des œuvres de To Be or Not te Be suggèrent qu'au cœur de la lutte existentielle se trouve une opportunité de trouver du sens dans les forces qui nous perturbent, tandis que les Urban Bouquets, composés de fleurs disposées sur une base aux multiples hexagones amovibles dont sortent une tige, des oiseaux ou autres qui sont modulaires, offrent un répit nécessaire face au poids des réalités urbaines et placent la nature à proximité.

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La condition humaine

La condition humaine a toujours été au cœur du travail de Nadim Karam. Elle imprègne toutes les thématiques qu’il aborde : de la migration à la guerre, en passant par la vie et la mort qui se côtoient et s’effleurent dans une région où les tensions sont légion et induisent forcément une nécessité prédominante de survie. Et l’explosion du 4 août, qui a totalement soufflé son appartement, a résolument apporté de l’eau à son moulin. « Vie sur vie » est d’ailleurs depuis The Gesture sa sculpture monumentale du port de Beyrouth, érigée à la mémoire des victimes de l’explosion, la première exposition qui donne à voir des œuvres travaillées après cette date charnière. Elle suit « Journal of Present Times » une exposition rétrospective qui a eu lieu aux usines Arboyan en début d’année.

Un bouquet de sculptures colorées dans les jardins de l’École supérieure des affaires à Clemenceau. Photo Élie Bekhazi

C’est que l’artiste a pris le temps de se recomposer, de transformer sa peine, ses questionnements en œuvres d’art qui elles-mêmes interrogent le spectateur. « J’ai commencé à travailler autrement, à transformer cet abime géant, à sculpter ma vie pour l’accepter et pour compenser toutes ces horreurs que nous vivons encore aujourd’hui », confie Nadim Karam à L’Orient-Le Jour.

Les deux séries To Be or Not  to Be et Urban Bouquets, qui ont l’air a priori de s’opposer dans les matières comme dans les couleurs, invitent en fait au dialogue et à décrypter le rapport que sous-tend la nature confrontée aux conflits et chaos et, où chaque rencontre devient une nouvelle possibilité. « Si le public s’identifie au propos que j’essaie d’exprimer, pour moi c’est déjà très important », dit Nadim Karam qui a choisi des planches très lourdes de fer rouillé qu’il a confiées au savoir-faire local. Les artisans ont manipulé et plié l’acier à l’envi, de façon à lui « donner une légèreté qui vire vers la fragilité de la vie », explique l’artiste. Hold me, In the Balance, Inner Struggle, Crybabycry sont quelques-uns des noms de ces œuvres couleur rouille qui tranchent par exemple avec Blooming Great tout en bleu, couleur de l’espoir et symbole de renaissance, ou Gen Z en jaune soleil, dédiée à une jeunesse qu’il qualifie d’angoissée, mais à laquelle il trouve par ailleurs une effervescence et une volonté de vie extraordinaires, alors qu’un peu plus loin Am I s’habille de rouge et planche sur l’identité, vaste sujet des temps actuels, le tout faisant face à des bouquets de fleurs pétillants de couleurs et de bonheurs. « Parler avec les œuvres, et qu’elles répondent d’une façon ou d’une autre, à chacun différemment... L’art doit interpeller mais n’apporte pas forcément de réponses, l’important, ce sont les nouvelles questions qui surgissent à chaque nouvelle étape de vie », affirme Nadim Karam qui invite à déchiffrer ces vies sur vies, dont l’accumulation des émotions tragiques et tristes nous contraignent à une survie permanente, mais sont aussi sources de créativité et d’espoir qui expriment la joie de vivre inhérente au peuple libanais.

« Blooming Great », une belle floraison bleue dans les jardins de l'ESA à Clemenceau. Photo Élie Bekhazi

Le travail complexe de Nadim Karam dans « Vie sur vie » reste très accessible à tout un chacun, « parce que ce sont des sculptures beyrouthines qui puisent dans la dextérité des artisans locaux, ce qui permet d’aisément s’approprier le message de l’œuvre sans forcément y mettre des mots », confirme-t-il. « To Be or Not to Be ou s’adapter à l’idée qu’on existe et n’existe pas en même temps, et que du déséquilibre permanent que l’on subit, on peut parvenir à une certaine forme de sérénité, ce n’est pas facile mais nous sommes obligés d’essayer, c’est une façon de vivre, d’accepter cette condition humaine. »

Faire rêver les villes où il aimerait disposer des bouquets bien plus grands que ceux de « Vie sur vie », surtout après le Covid qui a unanimement frappé l’humanité et les conflits qui ont éclaté un peu partout, est le profond souhait de Nadim Karam. « Ce sont des événements qui créent des traumatismes qui restent ancrés dans nos mémoires et agissent sur nos actions, nous avons tous eu besoin de couleurs, de papillons, d’oiseaux qui viennent nous rafraîchir un peu et nous donner envie de nous évader », conclut l’artiste. Mission accomplie !

Aux Jardins Henry et Nadège Obegi de l'ESA Business School jusqu’au 26 juillet 2024.

Beyrouth fait connaissance avec Nadim Karam en 1994 au musée Sursock, dans le cadre d'un projet intitulé T-Races BSC- 4971 où une kyrielle de figures vivantes, ni humaines ni animales, regardaient, marchaient, couraient, dansaient. Des créatures hybrides, étranges, absurdes, qui oscillaient entre bonheur et mélancolie. Nadim Karam, grand voyageur, est exposé aux 4 coins de la planète, mais son travail qui s’inspire aussi de ses séjours en France ou au Japon, par exemple, le ramène inexorablement vers son pays. Sa carrière longue de 30 ans est tout sauf conventionnelle. Ses œuvres qui visent plutôt les espaces publics invitent le spectateur à interroger des sujets sociopolitiques inhérents à l'art public et confirment son statut d’artiste marginal. Son langage visuel particulier lui permet d’explorer l'intersection...
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