Des monarchies stables et pérennes
Les monarchies arabo-musulmanes restent les régimes les plus anciens établis dans la région : à la naissance de l’islam au VIe siècle, les chefs de tribus de La Mecque, parfois apparentés au prophète (Banu Hachem, Banu Makhzoum, etc.) représentaient des figures tutélaires, dont la légitimité naturelle était encore renforcée par leur courage au combat.
A- Vieille légitimité monarchique et faux modernisme « républicain ». La pérennité de la lignée royale au Moyen Âge mais aussi à l’époque contemporaine paraissait plus « naturelle » que la légitimité des putschistes « républicains » dont la popularité ne résistait pas au temps. Ce péché originel d’être parvenu au pouvoir et de s’y maintenir par la force des armes ne pouvait sauver que momentanément les régimes pseudorépublicains. Cela se faisait au prix de massacres incessants et d’une terreur organisée : tueries de masse effectuées par les moukhabarat irakiens, disparitions, assassinats et tortures d’opposants par leurs collègues libyens, égyptiens, iraniens, ou afghans.
Ces monarchies du monde arabo-musulman ont certes évolué, en étant influencées par leur colonisateur ottoman et par les États mandataires occidentaux chargés de les administrer après la Première Guerre mondiale. Leur entrée dans le concert des nations et les révolutions industrielles, pétrolières, puis numériques au XXIe siècle les ont également modifiées socialement et économiquement.
Cependant, ce système monarchique fut aussi progressivement enrichi au long des siècles par des contre-pouvoirs permettant aux populations d’avoir accès d’une manière ou d’une autre à leur monarque, et de lui présenter leurs requêtes et leurs doléances. Ainsi, les assemblées d’anciens en Afghanistan, les diwans (sièges du pouvoir exécutif) dans les monarchies koweïtienne, bahreïnie, saoudienne, émiratie, qatarie, omanaise, les conseillers représentant les différentes composantes du peuple au Maroc, constituaient autant de « soupapes de sécurité » qui n’existaient pas dans les nouvelles pseudorépubliques. Ces moyens de communication et d’échange limitaient considérablement les conséquences des éruptions de violence qui peuvent se produire dans tous les régimes.
À défaut de séparation claire des pouvoirs exécutif, législatif, et judiciaire et de réelle liberté de la presse, ces échanges permanents entre les différentes composantes de la société et le monarque limitaient en pratique les pouvoirs exorbitants de ce dernier: là où les soulèvements populaires provoquaient des massacres de masse et parfois la chute du régime dans les pseudo-républiques, les monarchies surmontaient ces accès de violence en assurant la continuité de l’état.
B- « Les petits rois ». Feu le roi Hussein de Jordanie, descendant du Prophète, et surnommé avec mépris « le petit roi » par ses voisins, sut pourtant survivre à tous les dangers du Proche-Orient. Cette pérennité remarquable n’était pas due selon l’auteur à un complot quelconque, ou à un accord secret entre grandes puissances. Elle était plutôt due à une réelle assise populaire du roi, à des forces de sécurité efficaces et loyales, et à une très grande difficulté pour ses opposants de revendiquer une plus grande légitimité que lui pour diriger le pays. L’épisode sanglant du Septembre noir en 1970 fut exclusivement tourné contre les révolutionnaires palestiniens. Il ne peut pas être comparé aux tueries régulièrement commises par les putschistes « républicains » yéménites, irakiens, libyens, iraniens ou afghans contre leur propre population. La Jordanie demeurait un pays relativement calme, libéral et ouvert au tourisme.
Les monarchies de la péninsule Arabique ou le royaume chérifien firent parfois face à des querelles dynastiques, et à des tentatives de coups d’État, telle celle du général Oufkir au Maroc en 1972. Ces monarchies connaissaient des niveaux de développement très différents, et des tensions internes réelles : cultures berbère et arabe au Maroc, minorité chiite en Arabie saoudite et minorité sunnite à Bahreïn, partage de la richesse gazière et pétrolière, litiges maritimes entre les Émirats arabes unis et le Qatar. Pour autant, ces monarchies ne succombèrent pas à la tentation des massacres de masse.
Le sultan Qabous à Oman sut également maintenir des relations pacifiques avec des voisins « républicains » turbulents et va-t-en-guerre tels la République islamique d’Iran, le Yémen ou l’Irak. Ce régime monarchique se distingue aujourd’hui encore par son calme, sa stabilité et son ouverture.
La solidité et la résilience des monarchies saoudienne, omanaise, koweïtienne, marocaine, émiratie, ou qatarie ne reposent pas « exclusivement » sur leurs ressources naturelles, ou sur les formidables forces armées et de sécurité qu’elles ont permis de financer.
Elles ne reposent pas non plus « exclusivement » sur des accords tacites entre grandes puissances : les États-Unis se sont certes engagés à protéger le royaume saoudien dès les années 30 puis en février 1945. Ils firent de même pour le Koweït en 1990 après son invasion et son annexion par l’Irak. Pour autant, leur soutien massif au chah d’Iran, leur meilleur allié dans la région, n’empêcha pas sa chute…
En fait, ces monarchies sont naturellement et traditionnellement adaptées à la culture arabo-musulmane :
– Ainsi le monarque y est souvent apparenté au Prophète, ce qui lui confère une assise naturelle et difficilement contestable. Il représente par là même une figure religieuse suprême, une transcendance de la nation et une continuité de l’État. Il est à la fois chef du pouvoir séculier et spirituel : le roi du Maroc, chef de l’État, a aussi le statut de commandeur des croyants.
– Le monarque reste en place, quelles que soient les contingences politiques et les luttes de pouvoir. Celles-ci engendrent souvent une violence verbale qui peut plus facilement dégénérer en soulèvement général dans les jeunes républiques, que dans les monarchies aux racines plus anciennes. En effet, alors que dans les « républiques révolutionnaires » la totalité du pouvoir est concentrée entre les mains du dictateur, dans les monarchies, la présence d’un gouvernement et de structures exécutives permettent de servir au besoin de « fusibles », sans que l’ensemble du pays ne s’effondre. La présence du monarque n’en est que plus protectrice. Son règne à la tête de l’État, quelle que soit la nature réelle de son régime, désamorce les volontés de renversement au profit justement, de son intervention souveraine.
– Le roi reste le visage de la nation à l’intérieur et à l’international, ce qui lui confère une représentativité supplémentaire.
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Les monarchies arabo-musulmanes ne furent pas des régimes à contrecourant de l’histoire, mais leur faiblesse et leur relative jeunesse facilitèrent leur renversement par les putschistes. Ceux-ci, loin d’être des « républicains », n’étaient que des bandits pragmatiques ayant saisi l’occasion unique que représentaient les indépendances et le départ du colonisateur pour prendre le pouvoir.
L’intangibilité actuellement admise des frontières internationales oblige des populations méfiantes les unes par rapport aux autres à vivre et à travailler dans les mêmes États. Or, dans les nations arabo-musulmanes, le système républicain, théoriquement plus égalitariste, a tendance à dégénérer en autocratie, de plus en plus centralisée et intolérante, capturée par un clan. Le dirigeant « républicain » se transforme en dictateur, dépourvu de toute légitimité, modifiant la Constitution à sa guise, menaçant ou éliminant physiquement ses opposants. Cette situation ne peut qu’exacerber la méfiance générale, car sa stabilité n’est basée que sur la terreur. Elle ne peut donc durer qu’un moment, avant de provoquer à terme une implosion du régime, et un effondrement de l’État sans même l’intervention de nations étrangères.
Les monarchies peuvent apparaître comme des régimes anachroniques au XXIe siècle, en restant basées sur une inégalité constitutionnelle entre le monarque, sa cour et ses sujets. La continuité monarchique dépend du concept étrange de primogéniture, parfois compliqué par un nombre important d’héritiers légitimes, collatéraux, présomptifs, d’épouses, de querelles de palais et de décisions purement individuelles. Pourtant, les monarchies du monde arabo-musulman restent les régimes les plus adaptés à l’histoire et la culture de cette région. Leur nature même limite les excès dont ont fait preuve les « républiques » arabo-musulmanes depuis plus d’un demi-siècle. Cependant, les monarques doivent veiller à ne pas tomber dans la facilité du pouvoir absolu sous peine d’aider justement les antimonarchistes à les renverser. Si la chute de la monarchie se produit, alors le pays devenu « république » ferait face à une instabilité chronique à l’instar de ceux qui ont tenté l’expérience avant lui. Un retour de la monarchie serait très improbable : le seul contre-exemple semble être celui de l’Espagne, nation chrétienne, redevenue un royaume après la mort de Franco en 1975.
Lors d’un séjour professionnel en Libye en 2013, des citoyens m’avaient confié qu’ils regrettaient l’époque de paix un peu vague et brumeuse de la monarchie que leurs parents avaient connue…
Jimmy CHÉHAB
Ancien officier dans l’armée
de terre française
Suite du texte paru dans le Courrier des lecteurs du 24 janvier
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