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Nos Lecteurs ont la Parole

« Napoléon », de Ridley Scott, une symphonie inachevée ?

S’attaquer à un personnage historique d’une telle envergure, un tel prestige foisonnant d’innovations sur un éventail de sujets n’était pas une mission ou une création commodes. Le film de Ridley Scott allait certainement manquer d’être exhaustif, de s’être exposé à des failles dans la restitution des faits historiques majeurs ou mineurs, c’était prévisible. La compression de cette fulgurance vertigineuse historique était donc indispensable pour la faisabilité du film en 2h30. R. Scott a voulu mettre l’accent sur deux aspects : la portée stratégique et la tonalité épique de quatre batailles-clefs sur les 57 batailles réellement menées, et sur un autre plan, il insiste sur la relation de Bonaparte avec sa femme primordiale Joséphine de Beauharnais dans une espèce de transfert psychanalytique de sa relation avec sa mère où le cordon a eu du mal à se dénouer.

Le film a donc des points positifs bien qu’il nous laisse sur notre faim comme une symphonie clairement inachevée, éveillant une certaine frustration comme un désir inassouvi. Ridley Scott sait jouer avec cela, maître précoce du cognitif, il a démarré sa carrière comme publicitaire.

– La précision et le sens du détail des scènes des quatre batailles fondatrices sur les jalons critiques de l’histoire (le souffle épique est hugolien), la mise en scène et la reconstitution historique sont des tableaux d’une rare beauté et d’une intégrité prodigieuses. L’évocation du 5e régiment dans le film dénote une grande rigueur historique, ce régiment le plus vaillant qui s’est illustré à Austerlitz, Wagram, Iéna, Moscova, Essling (une bataille restituée par Patrick Rambaud dans son livre La bataille où il a obtenu le Goncourt en 1997 contant le maréchal Lannes héroïque, qui succomba à ses blessures, et Napoléon, à son chevet, on éprouve dans la lecture de ce livre le fracas des armes et les percées et retraits des voltigeurs et des grenadiers), Eylau bien sûr (cette bataille mémorable et esthétique où il n’y eut ni vainqueur ni vaincu, décrite avec une plume magique par Balzac dans le Colonel Chabert). Le 5e régiment et la garde impériale ont été les rampes de lancement de la création des corps d’élite les plus brillants par la suite dans toutes les armées.

– Le choix de la musique alternée au cours des différentes séquences du film mixant Édith Piaf, les chants lyriques corses telle une liturgie, un morceau de la symphonie Eroica de Beethoven qu’il avait dédiée à l’empereur qu’il admirait tant, bien que cette admiration n’était que provisoire. Et bien sûr le requiem de la défaite et de l’exil annoncé, en hommage aussi à tous ces morts sur les champs de bataille.

– La mise en lumière de sa liaison évoquant une sorte de substitution maternelle avec Joséphine, plus âgée que lui, plus expérimentée, plus libertine et plus mondaine. Elle représentait la complétude, l’initiation et le versant de volupté et de levée des interdits et tabous de l’époque à son amour et sa soumission à sa mère, qu’il sacralisait. Un amour donc obsessionnel qui surmontait les infidélités et la stérilité de la procréation.

– La mise en évidence que Waterloo n’aurait pu être une défaite pour la France sans l’appui et le timing de l’arrivée des renforts de Blücher, le général prussien et ses hussards pour donner main-forte et appuyer Wellington et les carrés anglais qui commençaient juste à se faire décimer et pénétrer. D’où les vers retentissants de Victor Hugo dont le père fut un officier dans la Grande Armée. Dans son poème L’expiation dans les châtiments, il écrit :

« Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! – C’était Blücher

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme. »

Toutefois, il y a eu des contre-

vérités historiques dans le film comme la présence de Napoléon à Paris au moment de la décapitation de Marie-Antoinette alors qu’il était à Toulon se battant contre les Anglais. Mais la contre-vérité majeure est le bombardement des pyramides, ce que Napoléon n’a jamais conduit ou ordonné. En revanche, il vouait une admiration profonde à ces joyaux architecturaux. C’est lui qui a créé l’égyptologie enseignée dans toutes les universités du monde et son expédition égyptienne fut une des plus belles explorations scientifiques, comment ne pas évoquer le mathématicien Monge ou le linguiste hors pair Champollion, déchiffreur des hiéroglyphes.

Le charisme de Napoléon n’est pas vraiment mis en valeur, voire évincé dans la description alors qu’il avait le sens du discours et le sens du verbe pour mobiliser les esprits et fédérer autour de l’esprit du combat l’esprit de corps, l’enrichissement des symboles des régiments. Plus encore, les maréchaux téméraires ne sont pas cités : Murat, Ney, La Motte-Picquet, Lannes et bien d’autres. Comment oublier le général Cambronne ?

La garde impériale ne fut pas glorifiée, alors que les historiens anglais et mondiaux ont mis en valeur depuis longtemps cette organisation militaire, ce corps d’un courage et d’une discipline inouïs. Cet héritage de la Grande Armée napoléonienne fut à l’origine de la création de la légion étrangère par Louis-Philippe en 1835, puisque l’intégration des non-Français dans la Grande Armée fut un modèle de réussite. Donc dans les racines de la légion, il y a un peu de Napoléon, de ses empreintes.

Certes, nos frustrations peuvent être nombreuses, car le film traite d’une manière partielle l’immensité de cette épopée, et n’évoque pas la myriade des créations et des impulsions de Napoléon : les préfectures, le code civil, les grands corps de l’État, la Banque de France, les lycées et les grandes écoles qui ont survécu aux turpitudes et tourbillons de l’histoire et des régimes qui se sont succédé jusqu’à nos jours.

En outre, Napoléon est le premier dirigeant à avoir intégré le judaïsme dans le régime des cultes reconnus. Il a organisé le judaïsme français sur un modèle centralisé et hiérarchisé, le consistoire. De ce fait, les juifs français sont devenus enfin grâce à Napoléon des citoyens français à part entière. L’État d’Israël s’est inspiré du modèle français pour instaurer son organisation du clergé hébraïque. Napoléon tolérait la franc-

maçonnerie. Malgré une naissance et une éducation catholiques, il était plutôt laïc dans sa vie, méfiant à l’égard du clergé et de la papauté de l’époque. Il s’est intéressé à l’islam grâce à l’expédition en Égypte. Il était plutôt inclusif en dépit de son esprit de conquête et de domination.


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S’attaquer à un personnage historique d’une telle envergure, un tel prestige foisonnant d’innovations sur un éventail de sujets n’était pas une mission ou une création commodes. Le film de Ridley Scott allait certainement manquer d’être exhaustif, de s’être exposé à des failles dans la restitution des faits historiques majeurs ou mineurs, c’était prévisible. La compression...

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