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Santé - Commentaire

À la santé mentale... une journée !

À la santé mentale... une journée !

En cette Journée mondiale de la santé mentale, le traitement ne peut être simplement considéré comme « quelque chose à la place de rien ». Photo d’illustration Bigstock

Face à l’énigme persistante « pourquoi doit-il toujours y avoir quelque chose à la place de rien ? » le philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz propose l’idée que Dieu, en tant qu’entité nécessaire et infinie, crée le meilleur des mondes possibles, faisant de l’existence un choix préférable à la non-existence. Parallèlement, je paraphrase les mots de Michel Foucault qui soutient que « la maladie mentale est rare chez l’individu, mais devient la règle au sein des groupes, des partis, des peuples et des époques ». Suivant cette logique de Leibniz et Foucault, la santé mentale émerge comme une conséquence inéluctable de l’existence humaine d’une part et de la civilisation d’autre part. C’est dans ce contexte que le thème « La santé mentale est un droit humain universel » a été choisi pour la Journée mondiale de la santé mentale 2023, fixée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au 10 octobre de chaque année.

Lorsque je réfléchis à cette journée mondiale, mes pensées se dirigent particulièrement vers les patients libanais. Ils incarnent dans mon esprit tous ces individus touchés par des troubles mentaux, faisant le lien entre mon imagination et la réalité tangible. À cette occasion, je pense à eux et je décris leur souffrance afin de simplifier la complexité de la situation dans laquelle se trouvent ces individus de mon peuple : un peuple qui ne revendique pas seulement son droit à la santé mentale, mais lutte également pour l’obtention de droits fondamentaux tels que la paix, la justice, l’égalité, la souveraineté, l’éducation… des droits qui lui sont injustement refusés.

Des patients abandonnés à eux-mêmes

Je me souviens du cas d’un jeune homme de 25 ans vivant avec sa mère, sa sœur et sa schizophrénie. Six jours par semaine, il passait la moitié de ses jours comme agent de sécurité. Après la crise économique au Liban, la Caisse nationale de la Sécurité sociale avait sombré dans la défaillance laissant ce jeune homme sans soutien. Assuré par une compagnie privée, celle-ci ne reconnaissait pas la valeur de la santé mentale à cause de son coût exorbitant. Il était néanmoins résolu à ne jamais interrompre sa médication de peur de revivre le scénario d’hospitalisation qui avait eu lieu à ses 20 ans et de peur de perdre son emploi. Il reconnaissait le fardeau de sa schizophrénie dans un pays où il supportait de nombreux autres fardeaux, dont la défaillance des systèmes de soins de la santé mentale. Malgré cela, il a décidé d’échanger son médicament cher contre une copie bon marché, initiée par un pharmacien qui lui a affirmé que c’était le même produit, mais à « moins que rien ». En peu de temps, des voix irraisonnables résonnèrent dans son esprit lui ordonnant de tuer sa mère et sa sœur. Sa mère le découvrait errant dans la maison la nuit car il ne pouvait plus dormir. Une de ces nuits, elle l’a trouvé au bord de son propre lit. Un autre jour, il s’est précipité vers sa sœur, s’arrêtant au dernier moment seulement par les cris effrayés de sa mère. Il est venu me consulter, implorant d’arrêter les voix dans sa tête, menaçant de le faire lui-même faute de moyens financiers pour l’hospitalisation. Dans ses yeux ce jour-là, j’ai vu la frustration, la révolte, la haine, la honte... J’ai cru déceler dans son regard les questions suivantes : si vous, professionnels, considérez ces voix comme le produit d’une maladie et non d’une possession, pourquoi vos pairs, les assureurs, et une grande partie de la société restent-ils si indifférents à mon sort, doutant même de la nature de mon affliction ; si vous voulez m’aider à rendre mes pensées plus organisées et cohérentes, comment pouvez-vous le faire avec des outils aussi incohérents et désorganisés ; n’est-ce pas vous qui avez proclamé le jour du diagnostic : « Au XXIe siècle, nous avons tout pour vous aider ? » ; pouvez-vous vraiment affirmer que nous sommes toujours au XXIe siècle ?

Je vous laisse imaginer le dénouement de cette situation ainsi que les émotions que peut engendrer la fin de cette histoire : une triste fin similaire à de nombreuses autres histoires dont les échos se trouvent souvent sur les réseaux sociaux…

Je me souviens également du cas d’une femme de 67 ans qui consomme une vingtaine de comprimés de tranquillisants par jour. Elle affirme qu’elle n’a jamais pu arrêter ses comprimés depuis l’explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth. Elle tente de reconstituer une histoire avec des événements respectant la chronologie et la logique, mais elle ne parvient qu’à reproduire des images fragmentées dont j’ai retenu : détonation, vitres brisées, cris, odeur de fumée, sang, sirènes, détonation, fumée, sang, sommeil, sirènes, détonation, sang, oubli… J’ai compris que cette patiente a été à la fois témoin et victime de l’explosion au port. J’ai compris que pour elle sa vie ne vaut pas plus qu’un besoin d’oubli, symbolisé par ces comprimés roses qui contrastent avec la couleur de sa vie, avalés de la même manière que beaucoup d’autres ayant absorbé le massacre qui a frappé notre capitale. J’ai compris qu’elle est désespérée de pouvoir concevoir, ne serait-ce qu’un soupçon d’espoir… un espoir perdu avec un être cher oublié sous les débris de verre balayés de son appartement à Achrafieh. J’ai aussi compris qu’elle n’a pas les moyens de se faire soigner, un collègue médecin lui ayant dit de se rendre à l’hôpital, arguant que « nous ne pouvons pas arrêter tous ces comprimés sans être supervisés dans un environnement sécurisé » et quand même elle a erré jusqu’à mon cabinet. J’ai compris qu’elle ne veut plus entendre des explications absurdes sur le fait que son assurance privée ne la couvre pas pour les services de psychiatrie à l’intérieur de l’hôpital, alors qu’elle est couverte pour n’importe quel autre service. J’ai compris que la flamme éteinte dans ses yeux aurait pu refléter une frustration, une révolte, une haine, une honte et bien d’autres émotions négatives, si ce n’était le désir de mourir, plus intense, qui a tout emporté. J’ai compris que parfois, seul, on ne peut rien faire pour empêcher que le calvaire d’une telle personne ne soit exposé et diffusé pour susciter la compassion du grand public, au lieu d’être prise en charge de manière efficace et gratuite dans des hôpitaux publics.

Un peu d’histoire

Le 17 janvier 1903, un éditorial a été publié dans la revue scientifique Lancet évoquant que « le traitement des aliénés en Orient n’a pas encore émergé des nuages d’ignorance et de barbarie qui l’ont entouré pendant des siècles. L’un des premiers pionniers à introduire l’humanité et la science dans ce domaine au Proche-Orient était Theophilus Waldmeier, un résident en Syrie. Au printemps 1896, il entreprit d’aider les nombreux souffrants de troubles mentaux en Syrie et en Palestine. Ses efforts furent couronnés de succès et en deux ans un hôpital pour les malades mentaux surgit près de Beyrouth, sur les flancs des montagnes du Liban ». Cet éditorial décrivait le fonctionnement de l’Hôpital libanais des troubles mentaux et neurologiques, plus connu sous le nom de Asfouriyé en mettant en lumière que « les contributions des proches des patients ne couvraient qu’un quart des coûts, l’aide charitable venant de Grande-Bretagne, des États-Unis, du Canada, de Suisse et d’autres pays, ainsi que des autorités gouvernementales turques du Mont-Liban ». Je présente cette image du passé pour empêcher qu’elle ne se répète dans nos futurs tableaux. Face à l’inefficacité, à l’indifférence et à la complicité des composantes de la société libanaise actuelle, il est grand temps de changer notre regard.

En cette journée mondiale, comprenons que si la vie et la civilisation sont intrinsèquement liées aux troubles mentaux, le traitement ne peut être simplement considéré comme « quelque chose à la place de rien ». Dans ce cas, le vide menacerait notre existence même. En d’autres termes, si nous n’unissons pas nos efforts de toute urgence pour préserver notre humanité envers les malades mentaux, étant donné que l’assistance perpétuelle de la part de pays civilisés n’est pas un droit, nous risquons de perdre notre aspiration à devenir nous-mêmes un jour un peuple intrinsèquement civilisé.

*Rami Bou Khalil, MD, PhD est chef de service de psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de France et professeur associé à la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph.

Face à l’énigme persistante « pourquoi doit-il toujours y avoir quelque chose à la place de rien ? » le philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz propose l’idée que Dieu, en tant qu’entité nécessaire et infinie, crée le meilleur des mondes possibles, faisant de l’existence un choix préférable à la non-existence. Parallèlement, je paraphrase les mots de Michel...
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