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Moyen-Orient - ÉCLAIRAGE

À Chypre, les enjeux d’un bras de fer turco-américain

Imposées à l’île depuis 1987 par les États-Unis, la fin des restrictions commerciales liées à la défense pourrait redistribuer les cartes quant aux alliances stratégiques dans la région.

À Chypre, les enjeux d’un bras de fer turco-américain

Défilé militaire à Chypre, qui célébrait samedi les 62 ans de son indépendance. Iakovos Hatzistavrou/AFP

Alors que Chypre a fêté samedi les 62 ans de son indépendance, l’île semble plus que jamais cristalliser les tensions qui se jouent autour de la Méditerranée orientale. Lors d’une conférence de presse tenue vendredi à Mugla, dans l’ouest de la Turquie, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a annoncé sa volonté de « répondre par des mesures concrètes » à la levée de l’embargo américain sur la vente d’armes à Chypre. Cette décision, annoncée le 16 septembre par Washington par la voix de son secrétaire d’État Antony Blinken, a déclenché la colère d’Ankara qui revendique la partie nord de l’île chypriote. « Si nécessaire, nous enverrons des renforts et des armes supplémentaires en République turque de Chypre du Nord », a ajouté le ministre turc.

Climat de tensions

Depuis 1987, les États-Unis imposent à l’ensemble de Chypre des restrictions commerciales en matière de défense dans l’espoir d’encourager la réunification de l’île divisée depuis l’invasion du Nord par l’armée turque en 1974, en réaction à un coup d’État de nationalistes chypriotes grecs qui souhaitaient rattacher l’île à la Grèce. Washington espérait ainsi prévenir une course aux armements et encourager un règlement pacifique entre la majorité grecque et la minorité turque. C’était compter sans un climat de tensions régulièrement réactivé entre les deux rivaux de la Méditerranée orientale. Ces derniers mois, les incidents opposant Ankara à Athènes sont repartis de plus belle après une brève accalmie qui a suivi le début de la guerre en Ukraine. Le statut de Chypre, notamment, est l’un des dossiers épineux sur lequel les deux pays membres de l’OTAN s’écharpent.

La décision américaine pourrait donc préfigurer une réorganisation de l’équilibre géopolitique qui lie Chypre à ses partenaires. « La levée de l’embargo apparaît comme un geste très réfléchi et intelligent de politique étrangère pris après avoir examiné la situation en Méditerranée orientale de manière très réaliste. Le message adressé à la Turquie est que les États-Unis peuvent tout à fait soutenir un autre partenaire, plus fiable, dans la région », résume Alex Kassidiaris, conseiller en sécurité internationale basé à Londres. La République de Chypre, sous embargo militaire américain, s’était tournée vers la Russie en signant en 2015 un accord autorisant la marine russe à accéder à ses ports. Mais la guerre en Ukraine a rebattu les cartes, l’Union européenne ayant fermé ses ports aux navires russes dans le cadre des sanctions prises contre la Russie. En levant son embargo, Washington attend en retour que Chypre continue d’empêcher les navires russes d’accéder à ses ports.

Éclairage

Entre Ankara et Athènes, les tensions vont crescendo

Nouveau partenaire stratégique

Par ailleurs, selon le chercheur, plusieurs facteurs liés au comportement adopté par Ankara ces dernières années auraient motivé l’initiative américaine lancée par l’administration Trump et dirigée par Mike Pompeo, mais également soutenue depuis le début par les démocrates, notamment par le sénateur Robert Menendez. Parmi ces raisons, se trouvent les velléités turques concernant l’espace aérien dans la région de la Méditerranée orientale. Début septembre, le ministère turc de la Défense déclarait par exemple que des jets F-16 turcs, en mission de reconnaissance dans la mer Égée et en Méditerranée orientale, avaient été visés cinq jours auparavant par le système de défense aérienne S-300 de la Grèce. Cet incident est survenu après que le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, en visite à Washington à la mi-mai, avait plaidé devant les élus américains pour qu’ils s’opposent à la vente d’avions de chasse F-16 promis à Ankara en échange de la levée de son veto contre l’adhésion de la Finlande et la Suède à l’OTAN. De surcroît, « les relations russo-turques et l’action turque contre les populations kurdes en Syrie et en Irak » ont durablement abîmé l’alliance nouée entre la Turquie et les États-Unis dans la région, selon le chercheur. « L’action des États-Unis ressemble à un pétrolier qui change lentement de cap en haute mer, explique Soner Cagaptay, spécialiste de la Turquie au Washington Institute. Il est clair que Washington considère la Turquie comme un allié, mais se demande aussi si c’est une bonne idée de mettre tous ses œufs dans le même panier. En parallèle, la Grèce a fait un travail impressionnant pour s’imposer en tant que partenaire, malgré un fort antiaméricanisme au sein de la société. »

Prise en étau dans ce jeu d’alliances, Chypre pourrait-elle être déstabilisée par une potentielle course aux armements annoncée par la Turquie ? Pour Alex Kassidiaris, l’hypothèse est très peu probable et tient surtout d’une rhétorique cantonnée à des préoccupations domestiques: « Le risque d’une grave escalade ou d’un conflit est insignifiant. La Turquie a traditionnellement utilisé une rhétorique dure contre la Grèce, en particulier en période d’instabilité politique ou économique intérieure, pour remodeler l’agenda national et manipuler le public. » À l’approche des élections turques prévues en juin 2023, l’escalade, rhétorique du moins, continue donc de s’accentuer.


Alors que Chypre a fêté samedi les 62 ans de son indépendance, l’île semble plus que jamais cristalliser les tensions qui se jouent autour de la Méditerranée orientale. Lors d’une conférence de presse tenue vendredi à Mugla, dans l’ouest de la Turquie, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a annoncé sa volonté de « répondre par des mesures...

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