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Culture - Initiative

Anachar Basbous, le temps du « Mohtaraf »

Il a décidé d’offrir un nouvel écrin à ses sculptures. Un espace adapté à leur puissante beauté. Un lieu où cohabitent passé, présent et futur dans un temps retrouvé autour de leur conception, leur exposition, leur projection dans l’avenir et sa propre filiation d’artiste, au nom indissociable de celui de son village natal, Rachana.

Anachar Basbous, le temps du « Mohtaraf »

Anachar Basbous devant l’une de ses œuvres récentes en acier Corten de plus de 2,50 mètres de hauteur. Photo Roger Moukarzel

Rachana, 1958. Michel Basbous, de retour de France où il avait été se former dans l’atelier de Zadkine (sculpteur d’origine russe et figure majeure de l’École de Paris), fonde aux abords de son atelier, dans son village natal, un parc de sculptures. Au fil des ans et avec la contribution de ses frères Alfred et Youssef, également sculpteurs, il fera de Rachana le centre de cet art au Liban. Un musée à ciel ouvert qui inscrira ce petit village des hauteurs de Batroun sur la carte touristico-artistique du pays du Cèdre. C’est là que naîtra, une décennie plus tard, en 1969, Anachar Basbous. Ce fils unique du pionnier de la sculpture moderne libanaise, Michel Basbous, et de la dramaturge, poétesse et romancière Thérèse Aouad, qui lui ont donné comme prénom l’anagramme même du nom de son village, pouvait-il échapper à son destin d’artiste ?

Une vue de l’intérieur du MAB Anachar Basbous. Photo Michel Anachar Basbous

D’autant que son attrait pour la sculpture abstraite s’exprimera dès l’âge de 10 ans, lorsqu’il façonnera, dans un cube de polystyrène, sa toute première œuvre. Une petite composition géométrique que son père – admiratif – fera aussitôt couler dans l’aluminium. Une petite pièce qui condensait déjà tout ce qui fait aujourd’hui la patte singulière de ce sculpteur libanais parmi les plus talentueux de sa génération, à savoir la déconstruction des formes et leur recomposition architecturée.

De sculpturales constructions qui interagissent avec la lumière sur les terrasses et esplanades du MAB. Photo Z.Z.

Une note d’espoir, d’ancrage et de résistance

Septembre 2022. Quatre décennies plus tard, c’est cette œuvre du temps de l’enfance qui trône sur un présentoir à l’entrée du Mohtaraf Anachar Basbous (MAB), un nouvel espace dédié aux seules sculptures du « fils ».

Un lieu qui, tout en s’inscrivant dans le lignage du parc de sculptures créé par son père à Rachana, vient y rajouter une note résolument contemporaine. Une note d’espoir aussi, d’ancrage et de résistance artistique également dans ce pays malmené jusqu’à la lie par ses dirigeants… Car tout dans ce MAB dispense un sentiment de plénitude, de force et de beauté. Depuis son architecture qui épouse harmonieusement le paysage naturel dans lequel il se trouve jusqu’à la cinquantaine d’œuvres de grandes dimensions qui y sont présentées sur ses trois niveaux.

Une vue nocturne des « baydar » et « rejmeh » devenus présentoirs des sculptures d'Anachar Basbous. Photo Michel Anachar Basbous

Des pièces en acier Corten (son matériau de prédilection), mais aussi en marbre, en basalte, en acier inoxydable, en aluminium ou encore en bois… « Parce que je travaille ces différentes matières, contrairement à l’idée reçue selon laquelle j’aurais choisi de me limiter au fer pour me démarquer de mon père », s’empresse de signaler Anachar Basbous à L’Orient-Le Jour. « D’ailleurs, dans mon approche même de la sculpture, je reste dans la lignée de mon père dont l’art était toujours issu d’une sorte de force intérieure dégagée dans la matière. C’est ainsi que je travaille aussi, même si j’ai, par ailleurs, mon propre vocabulaire », confie l’artiste. Un vocabulaire caractérisé par l’assemblage d’une même forme répétitive, souvent sphérique, à l’instar des arcs, lentilles ou quartiers qui, en interaction avec la lumière, donnent une impression de mouvement, voire d’élancement dans l’espace, à ses « sculpturales constructions ».

Quand Anachar Basbous fait corps avec la sculpture. Photo Roger Moukarzel

L’alliance du « baydar » et de la « rejmeh »

Des abstractions puissantes qui déploient leur irradiante présence aussi bien au sein de la bâtisse en béton brut qu’en extérieur. Aussi bien entre les murs et les panoramiques baies vitrées qu’à ciel ouvert, sur les différents plateaux qui jalonnent ce terrain surplombant l’horizon marin. Une esplanade à l’emplacement magique qui cumule deux éléments typiques des villages de la région, à savoir le baydar (un terrain plat localisé dans un couloir venteux qui permettait de séparer lors des traditionnelles récoltes le son du blé) et la rejmeh (un grand talus érigé à partir des amas des petites pierres que les paysans jetaient dans un coin après en avoir nettoyé leurs terres agricoles).

Les œuvres puissantes d’Anachar Basbous déploient leur intense présence dans les salles du MAB. Photo Z.Z.

De la singularité de ce terrain – qu’il avait acheté il y a quelques années dans le but d’en faire une extension du parc de sculptures préexistant qui arrivait à saturation –, Anachar Basbous a tiré profit pour le reconfigurer, le « tailler » presque en land art* et valoriser ainsi l’âme patrimoniale de ce lieu dans lequel il a choisi d’établir l’écrin adapté à son travail. Un bâtiment épuré et monolithique, conçu par son ami l’architecte Jawdat Arnouk sur ses propres directives.

Le MAB, un rêve artistique et architectural inscrit dans un site d’une sérénité absolue. Photo Anachar Basbous

Car le sculpteur – qui au début de ses études universitaires avait brièvement cédé à la tentation de l’architecture – s’est beaucoup investi dans ce projet de construction. Ainsi, c’est à son initiative que le MAB a été délibérément édifié sur une pente de manière à ce que son toit-plateforme d’exposition se retrouve au niveau de la route plantée de sculptures de Rachana et forme ainsi un prolongement visuel aux œuvres préexistantes. Une conception architecturale qui exprime l’attachement viscéral du sculpteur à ses racines terriennes et son ascendance artistique, et met l’accent sur le dialogue subtil entre ses pièces d’une absolue contemporanéité et celles de ses modernes précurseurs (père et oncles), avec leurs ressemblances et leurs divergences.

Vue extérieure des plateformes du MAB d’Anachar Basbous. Photo Anachar Basbous

Dans ce site d’une sérénité absolue, où tout semble célébrer « un rêve de pierre », comme dirait Baudelaire, Anachar aura ainsi accompli son rêve de toujours : laisser son empreinte à Rachana, ce « Village mondial de la sculpture », ainsi que l’avait désigné l’Unesco en 1997. Tout en redonnant sa place primordiale à l’œuvre paternelle. « Mes sculptures commençaient à prendre beaucoup de place et à empiéter sur l’espace dévolu à celles de mon père. J’ai donc profité du temps ralenti de ces deux dernières années pour leur construire un abri sur une aire plus décentrée... » Un mohtaraf qui dans l’avenir se muera, probablement, en musée. N’attendez pas pour autant qu’il le devienne pour visiter le MAB. En dépit de la longueur du trajet, il en vaut assurément la peine**.

*Le « land art » est une tendance de l’art contemporain qui consiste à réaliser des installations éphémères ou pérennes à partir de l’utilisation d’un paysage naturel et des matériaux qui s’y trouvent exclusivement : bois, terre, pierres, sable, eau, rocher...

**Les visites se font sur rendez-vous préalable avec l’artiste, joignable au numéro suivant : 03/741310.

Carte de visite

Après un bref passage par l’architecture à l’Alba, Anachar Basbous rejoint l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art (Ensaama) à Paris. À peine son diplôme décroché, il retourne au Liban pour ouvrir son propre atelier de sculpture à Rachana en 1992. Outre sa contribution à l’enrichissement du parc de sculptures de son village-musée, il participe à de nombreuses manifestations internationales, dont la Biennale de Chaco en Argentine en 2000, les symposiums de sculpture sur pierre au Maroc en 2002 et en Turquie en 2003, ainsi que l’exposition Artcurial dans les jardins de la principauté de Monaco en 2020.

Plusieurs des œuvres de celui qui est aujourd’hui reconnu comme l’un des talents majeurs de la sculpture contemporaine libanaise font désormais partie de collections privées et publiques, aussi bien au Liban et en France (l’Institut du monde arabe, notamment) qu’en Grande-Bretagne ou aux États-Unis.


Rachana, 1958. Michel Basbous, de retour de France où il avait été se former dans l’atelier de Zadkine (sculpteur d’origine russe et figure majeure de l’École de Paris), fonde aux abords de son atelier, dans son village natal, un parc de sculptures. Au fil des ans et avec la contribution de ses frères Alfred et Youssef, également sculpteurs, il fera de Rachana le centre de cet art au...

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