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Moyen-Orient - Série de l’été

Fatima Ahmed Ibrahim, féministe soudanaise contre vents et marées

Bien que souvent laissées dans l’ombre, les femmes ont de tout temps joué un rôle sociétal et politique dans le monde arabe. Certaines, méconnues du grand public, ont même réussi à faire sauter les carcans de sociétés patriarcales conservatrices dans l’espoir de faire changer les choses. Ces femmes sont à l’honneur dans notre série « Ces femmes méconnues qui ont secoué le monde arabe », dont le septième épisode est consacré à Fatima Ahmed Ibrahim, féministe soudanaise qui, du règne de l’occupant britannique à celui du dictateur Omar el-Béchir, a été de tous les combats en faveur de la justice sociale et des droits politiques.

Fatima Ahmed Ibrahim, féministe soudanaise contre vents et marées

Fatima Ahmed Ibrahim, une vie dédiée aux combats pour la justice sociale et les droits politiques. Photo sous licence wikicommons

25 mai 1969. La capitale soudanaise est en ébullition. Un groupe d’officiers dirigé par le colonel Jaafar Mohammad Nimeiry orchestre un coup d’État à Khartoum et renverse la coalition du Premier ministre Mohammad Ahmad Mahgoub. Le pays replonge dans l’autoritarisme après cinq années de régime civil. Afin de consolider son pouvoir, le nouvel homme fort veut endosser le costume du leader progressiste, partisan des droits des femmes et des travailleurs. Pour ce faire, il doit attirer à lui des figures de proue. Est-ce pour mieux les contrôler ou pour asseoir son prestige ? Sans doute un peu des deux. Car parmi ses cibles principales, une militante féministe chevronnée : Fatima Ahmed Ibrahim, première femme de l’histoire du Soudan à avoir été élue députée sous le précédent régime. Depuis son plus jeune âge, elle s’engage avec audace dans les flots tumultueux du siècle.

Un beau jour, elle reçoit un appel pas comme les autres. La Première dame est au bout du fil. Le couple présidentiel souhaite la convier à déjeuner. Méfiante, elle accepte toutefois sans rechigner. Dans une ambiance faussement conviviale, le dictateur dévoile ses desseins : il compte la nommer ministre des Femmes et des Affaires sociales. La flatterie ne marche pas. Fatima Ibrahim lui oppose une fin de non-recevoir : la ministre des Femmes, dit-elle, doit être choisie par… des femmes.

C’est avec ardeur et gravité qu’elle narre en 2007 cet épisode de sa vie à Rawan Damen, alors journaliste pour la chaîne panarabe al-Jazeera. Face à la caméra, vêtue d’un traditionnel toub fleuri aux couleurs jaune, violette et blanche, la septuagénaire décrit la fureur de Nimeiry. « Quand il a frappé un grand coup sur la table, les assiettes ont volé ! » se souvient-elle. Car l’homme se sent insulté. Peu de temps auparavant, il s’était entretenu avec l’époux de son hôte, le syndicaliste Alshafie Ahmed Alshiekh. Il le destinait également à de grands projets : devenir ministre du Travail. La réponse de l’intéressé est cinglante. Pour lui aussi, il revient aux ouvriers et aux employés de choisir leur représentant…

Fatima Ahmed Ibrahim, à la fin des années 60. Photo sous licence wikicommons

Une insolence que le couple paiera cher. Très cher. En 1971, d’anciens alliés communistes de Nimeiry tentent de le renverser. S’ils parviennent dans un premier temps à leurs fins, ils finissent par perdre la manche. Même si Alshafie Alshiekh n’est pas de la partie, il est torturé et exécuté dans le cadre d’une purge de grande ampleur. Quant à Fatima Ibrahim, elle mène désormais sa vie sous haute surveillance et est régulièrement jetée derrière les barreaux. Trente-six ans plus tard, elle confie avec une vive émotion sa douleur à la journaliste qui l’interroge. Après la perte de son époux, elle a juré devant Dieu de ne jamais se remarier et d’élever son fils – deux ans à l’époque – de sorte à ce que son père puisse, de sa tombe, en être fier.

Pas une copie

Cette combativité, Fatima Ibrahim la cultive depuis l’enfance. Tout commence à la fin des années 40, au Lycée d’Omdurman. Dans ce premier établissement du secondaire à accueillir des filles, la directrice britannique troque l’enseignement des sciences contre celui de l’anglais et de l’entretien ménager. Les adolescentes soudanaises, pense-t-elle, n’ont besoin d’aucune autre éducation. La décision est symptomatique d’une époque. Le pays vit depuis 1899 sous le joug d’un condominium anglo-égyptien. En pratique, c’est toutefois Londres qui a le dernier mot.

Les murs du lycée ne résistent évidemment pas à la fureur anticoloniale. Adolescente, Fatima Ibrahim épouse déjà la cause et refuse ce destin qu’on tente de lui imposer. Après avoir lancé un journal étudiant – Elra’edda («  La pionnière  »), pourfendeur de l’occupation britannique –, elle organise une grève pour que les cours supprimés soient restaurés. Dans la même veine, elle monte l’association des femmes intellectuelles pour s’opposer à la politique de Londres visant à restreindre le rôle des femmes dans la société. Une témérité qu’elle doit en partie à son héritage. Si sa date de naissance n’est pas confirmée – entre 1929 et 1934, selon les sources –, les éléments biographiques concordent sur un point : le rôle de sa famille dans sa trajectoire. Combien de fois a-t-elle entendu sa mère la sermonner, lui ordonner d’arrêter de se regarder dans la glace. « Ta beauté ne réside ni dans tes cheveux ni dans l’embellissement de ton visage, mais dans ce qu’il y a dans ta tête  », lui assène-t-elle souvent, avant d’ajouter : « Va la remplir par la lecture. »

Son père lui interdit toutefois de poursuivre des études universitaires. Une attitude difficilement compréhensible de la part d’un homme qui avait érigé l’éducation de ses filles en Graal. Mais peu importe. Elle motive Fatima Ibrahim à fonder en 1952 l’Union des femmes soudanaises (SWU), dont l’écho sera retentissant. Sous l’influence de son frère, elle rejoint également en 1954 le parti communiste. «  Notre première revendication a été de demander des droits politiques pour la femme, car nous pensions, avec raison, que tout découlerait de là », confie en 1994 la militante au quotidien français L’Humanité. « Au nom du Coran, on nous les refusait. Alors, nous avons décidé d’apprendre l’islam pour montrer aux fondamentalistes que cette religion ne contenait pas l’exploitation de la femme », ajoute-t-elle. Sa vie durant, Fatima Ibrahim se montre soucieuse d’ancrer son combat dans le contexte local de son pays, de défendre une conception de l’émancipation qui ne signifie aucunement « de devenir une autre copie de la femme occidentale ».

La féministe se trouve en première ligne lors de la révolution d’octobre 1964 contre le régime militaire d’Ibrahim Abboud. À travers la SWU, elle mobilise ses concitoyennes dans la rue pour faire pression sur le tyran. Celui-ci doit rendre les armes. Élue par la suite députée, Fatima Ibrahim travaille d’arrache-pied pour obtenir des avancées. Résultat : à la veille du coup d’État de Nimeiry, les femmes soudanaises ont déjà obtenu l’égalité salariale, le renforcement de l’accès à l’enseignement supérieur ou encore le droit d’investir tous les domaines professionnels.

Guerre sainte

La SWU est cependant bannie par Nimeiry à partir de 1971 et doit poursuivre son œuvre clandestinement. En 1983, le despote impose la charia sur l’ensemble du territoire, point de départ d’une guerre de 22 ans opposant le Nord musulman au Sud majoritairement chrétien. Ce sinistre flambeau est repris par Omar el-Béchir dès 1989, une fois la parenthèse civile (86-89) refermée et le régime militaro-islamiste instauré.

Face à ce fanatisme, Fatima Ibrahim s’insurge. « C’est une guerre sainte pour ce régime islamiste », dénonce-t-elle en 1996 dans les pages du New Internationalist. « Les gens du Sud, puisqu’ils sont chrétiens, sont appelés païens. Les femmes sont régulièrement violées parce que cela est considéré comme un moyen de mettre plus de bébés musulmans au monde. Elles sont fouettées pour des pratiques culturelles comme le brassage de la bière. Ensuite, l’argent qu’elles gagnent en la vendant est confisqué. »

En exil à Londres à partir de 1990, elle poursuit inlassablement son combat et fonde une branche de la SWU dans la capitale britannique. Il lui faudra attendre 2005 et la conclusion d’un accord entre l’Alliance nationale démocratique – coalition d’opposition au régime d’el-Béchir – et le gouvernement pour enfin pouvoir rentrer. Mais deux ans plus tard, en 2007, elle annonce se retirer de la vie politique. « Il est maintenant temps de remettre la bannière à la jeunesse », explique-t-elle. Même si, avec les nouvelles générations, les discussions donnent parfois lieu à des chassés-croisés. Car Fatima Ibrahim ne comprend pas toujours l’importance accordée aux libertés individuelles par un discours féministe plus récent dans un pays comme le Soudan, dévasté par la guerre et la pauvreté. « Quelle priorité peut avoir le choix sexuel aux yeux d’une femme dont l’enfant est en train de mourir de faim dans ses propres bras ? » se demande-t-elle.

Celle qui s’est éteinte à Londres en août 2017 n’aura pas eu le temps de vivre l’immense soulèvement de décembre 2018 et le renversement d’Omar el-Béchir. Ni de voir combien les femmes y ont été à l’avant-poste, composant, selon certaines estimations, plus de 70 % des contestataires. Mais son legs reste plus vivant que jamais. Car si le pays s’enfonce aujourd’hui dans la crise politique et économique, si les militaires sont aux aguets, la jeune garde veille. Et la relève de Fatima Ahmed Ibrahim est bel et bien assurée.


Pour en savoir plus :

El-Gizouli, Magdi, Fatima Ahmed Ibrahim (1933-2017) : Emancipation as a craft, StillSudan blogspot, 23 août 2017.

25 mai 1969. La capitale soudanaise est en ébullition. Un groupe d’officiers dirigé par le colonel Jaafar Mohammad Nimeiry orchestre un coup d’État à Khartoum et renverse la coalition du Premier ministre Mohammad Ahmad Mahgoub. Le pays replonge dans l’autoritarisme après cinq années de régime civil. Afin de consolider son pouvoir, le nouvel homme fort veut endosser le costume du...
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