Édito

Beirushima, an II

Beirushima, an II

Deux ans déjà... Deux ans depuis la terrible explosion qui a ravagé Beyrouth, fauchant deux cent trente-trois personnes et blessant plus de six mille citoyens. Deux ans après, on ne sait toujours pas pourquoi et comment un tel drame a pu se produire. Une fois de plus, comme dans les attentats qui ont causé la mort de dizaines d’hommes politiques et de journalistes, la vérité demeure inaccessible, interdite, et une sorte d’omerta plane sur ces crimes toujours impunis. Pourtant, à une époque où les nouvelles technologies et les satellites permettent de tout localiser, les raisons de cette catastrophe auraient dû être connues dès les premiers jours de l’enquête, menée par les autorités libanaises de concert avec des spécialistes français, américains et autres...

 

Deux thèses contradictoires

Deux thèses s’opposent : la première évoque une explosion « fortuite », causée par des négligences en cascade concernant le déchargement et le stockage du nitrate, puis par l'imprudence d'un soudeur chargé de réparer une porte. La seconde, qui relève de la « théorie du complot » selon ses détracteurs, soutient qu’un corps étranger, probablement un missile tiré par un drone – la plupart des témoins ayant entendu le bruit d’un avion quelques secondes avant le drame – aurait pulvérisé l’entrepôt numéro 12 où étaient stockées des quantités de nitrate d'ammonium, largement utilisées par les milices dans des opérations terroristes en Europe et ailleurs, ou pour la confection de barils largués par les forces aériennes du régime syrien contre ses opposants. Certains indiquent même le nom de l’usine en Syrie où ces matières explosives étaient traitées, et affirment que la cargaison du navire appartenait en réalité à une société écran fondée par des hommes d’affaires syriens et que son arrivée au Liban et son stockage prolongé avec la complicité de certains officiels et officiers étaient prémédités. 

 

Toujours est-il que six indices corroborent cette thèse :

- la reconstitution de l’opération de soudage, sur les lieux du « crime », le 25 août 2021, menée par le juge Tarek Bitar a démontré que les étincelles ne suffisaient pas à mettre le feu aux poudres ;

- la présence mystérieuse de kérosène lors de la reconstitution, destinée à provoquer le feu lors de la soudure et à berner le juge Bitar qui a heureusement déjoué cette tentative ;

- le manque dans le stock initial, qui confirme que des milices ayant leurs entrées au port ont pu se servir sans être inquiétées, le rapport du FBI daté du 7 octobre 2020 estimant qu'environ 552 tonnes de nitrate d'ammonium ont explosé le 4 août 2020, bien moins que les 2 754 tonnes déchargées à Beyrouth en 2013 ;

- la déclaration du président Trump peu après l’explosion, selon laquelle il s’agirait, « d’après ses généraux », d’une « attaque » (« They seem to think it was an attack. It was a bomb of some kind. »), conjuguée avec les menaces des autorités israéliennes contre le port et l’aéroport, deux sites qui, selon leurs allégations, contiendraient des stocks d’armes et d’explosifs, sans compter les assurances du dénommé Richard Silverstein sur son blog Tikun Olam, citant des sources israéliennes bien informées ;

- la déclaration de l'ancien mouhafez de la ville de Beyrouth, le juge Ziad Chebib, en juillet 2022, selon laquelle il s'agirait bien d'un « missile » ;

- les tentatives de torpiller l’enquête, au risque de provoquer une guerre civile à Tayouneh, le 14 octobre 2021...

Une enquête paralysée

Quoi qu'il en soit, ce qui complique davantage les choses, c’est la paralysie du juge Bitar depuis huit mois, provoquée par des recours abusifs présentés contre lui et par le refus du ministre des Finances de signer un projet de nominations judiciaires permettant de poursuivre la procédure. Certes, on peut toujours reprocher au magistrat de ne pas avoir émis son acte d’accusation au lieu de lancer des mandats d’arrêt contre des personnalités qu'il savait « protégées », ou de prolonger l’arrestation de certains inculpés dont la responsabilité dans la catastrophe n’est pas établie, mais il n'en demeure pas moins que le gel inacceptable de son enquête représente une insulte à la justice et à la mémoire des victimes.

Pis encore, plusieurs États sollicités pour aider la justice libanaise se seraient débinés, soit en prétendant que les images satellite au moment de l’explosion n'étaient pas disponibles, soit en présentant des rapports bâclés ou incomplets. Si tel est le cas, pourquoi couvriraient-ils les auteurs de l’attaque – s’il s’agit bien d’une attaque – aussi bien que les propriétaires et les utilisateurs du stock de nitrate ? Y aurait-il une sorte de connivence pour ne pas les dénoncer ? Et quid des éclats retrouvés dans plusieurs lieux de Beyrouth après l’explosion ? S’agit-il d’éclats de missile ou de débris de ferraille ?

 

Face à ce tragique imbroglio, des voix s’élèvent pour réclamer qu’une enquête internationale prenne la relève du juge Bitar. Encore faut-il que les instances sollicitées manifestent un peu d´intérêt pour cette initiative !

Détermination et solidarités littéraires

En attendant la reprise hypothétique de l’enquête, et tandis que les quartiers sinistrés reprennent vie peu à peu grâce au soutien de centaines de jeunes et d’associations qui ont déblayé les décombres et reconstruit les demeures endommagées, les familles des victimes se mobilisent inlassablement pour réclamer la vérité. Rien ne pourra jamais apaiser leur douleur, mais il n’est pire que d'ignorer pourquoi et comment un être cher a perdu la vie. Camus l’a bien dit : « Il faut que la signification de la mort équilibre la mort. » Ces familles, qui ne savent plus à quel saint se vouer, ont besoin de comprendre pour être capables de faire leur deuil.

Parallèlement à ce mouvement, les manifestations de sympathie et de solidarité n'ont pas cessé. Un numéro spécial de L’Orient littéraire en septembre 2020 et deux livres collectifs (Beyrouth, mon amour et Pour l’amour de Beyrouth) ont réuni les témoignages de nombreux écrivains et artistes libanais et étrangers, choqués par cette catastrophe. Alors que Tahar Ben Jelloun exhorte les Libanais à se ressaisir en affirmant que « seul le peuple libanais, admirable et digne, saura trouver les chemins à prendre, les actions à entreprendre pour réparer l’homme et le pays », Laurent Gaudé reconnaît que « nous sommes tant à aimer ce pays impossible où l’Orient et l’Occident s’embrassent, tantôt avec douceur, tantôt avec fureur. Nous sommes tant à aimer ce pays qui est grand par l’utopie qu’il porte en lui »...

 

Si Marc Lambron avoue avoir été « frappé d’une grande tristesse, comme une affliction familiale », Le Clézio, prix Nobel de littérature, déclare que « nous n’oublierons pas ce qui s’est passé, cela restera dans la mémoire de tous, comme une expérience cruelle dont nous devons tirer l’enseignement ».

 

Il ne faudra pas oublier, oui. Pour cela, il nous faudra connaître toute la vérité qui, comme l’affirmait Goethe, « ne se montre pas à visage découvert ». Il nous faudra surtout châtier les coupables, pour faire sauter l’impunité qui protège nos « responsables ». Car la justice n'est pas une vue de l'esprit : la justice est un devoir.


Deux ans déjà... Deux ans depuis la terrible explosion qui a ravagé Beyrouth, fauchant deux cent trente-trois personnes et blessant plus de six mille citoyens. Deux ans après, on ne sait toujours pas pourquoi et comment un tel drame a pu se produire. Une fois de plus, comme dans les attentats qui ont causé la mort de dizaines d’hommes politiques et de journalistes, la vérité demeure...

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