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Idées - Tournée régionale de Biden

Ce que veut l’Arabie saoudite

Ce que veut l’Arabie saoudite

Le prince héritien saoudien Mohammad ben Salmane photographié le 23 octobre 2018 à Riyad, en Arabie saoudite. Fayez Nureldine/AFP

Ces cinq dernières années, l’Arabie saoudite a décidé soit de se calquer sur les décisions des Émirats arabes unis, soit de s’abstenir sur toutes les questions stratégiques clés dans le Golfe, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Or, le royaume émerge désormais en tant qu’acteur régional de premier plan, et ce rôle doit s’accompagner d’aspirations à défendre en matière de politique étrangère.

L’Arabie saoudite s’est repliée sur elle-même durant la montée en puissance du prince héritier Mohammad ben Salmane (MBS), qui est désormais le dirigeant de facto du royaume. Cette période a été marquée par une importante redistribution du pouvoir au sein de la famille régnante, ainsi que dans les structures politiques et économiques du pays, ce qui a mobilisé l’énergie de toutes les principales institutions étatiques pendant que les alliés de Riyad patientaient pour savoir qui prendrait le dessus.

Ce profil bas de la part du royaume durant sa réorganisation interne constituait également un choix prudent, compte tenu de l’environnement extérieur – notamment d’une pression de la part des États-Unis, principal allié du pays depuis des décennies. En janvier 2020, le président Donald Trump donne le feu vert pour un plan de paix au Moyen-Orient, impossible à accepter pour les Israéliens et les Palestiniens, sans parler de sa mise en œuvre, et demande aux alliés de l’Amérique dans le Golfe, notamment à l’Arabie saoudite, de soutenir ce plan. Certains de ces alliés feindront de s’intéresser à la proposition, et plusieurs conférences luxueuses se tiendront pour discuter du plan dans certaines capitales régionales.

Paria

Dans la région, les plus avisés savent à cette période que le plan de Trump n’est qu’un mirage voué à disparaître dès lors que les architectes inexpérimentés de cette proposition quitteront la Maison-Blanche. L’Arabie saoudite accueillera volontiers des visiteurs, et organisera des représentations traditionnelles de danse du sabre pour divertir les dignitaires américains, mais choisira au-delà de cette façade de rester en marge.

Lorsque l’administration du président Joe Biden arrive au pouvoir, les Saoudiens perçoivent un danger. La vraie problématique réside alors moins dans l’intention affirmée de Biden de traiter l’Arabie saoudite comme un « paria » après l’assassinat du journaliste saoudien dissident Jamal Khashoggi, en 2018 à Istanbul (les États-Unis ayant conclu à une approbation de ce meurtre par MBS), que dans la crainte des dirigeants de Riyad autour de la détermination de l’administration Biden à opérer un repositionnement stratégique des États-Unis au Moyen-Orient via une prise de distance par rapport aux garanties de sécurité de longue date pour les États du Golfe et la promotion de relations nouvelles avec l’Iran. S’annonce en effet une tentative de rétablir le raisonnement ayant conduit à l’accord nucléaire de 2015 avec l’Iran sous l’administration du président Barack Obama.

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Au moment de l’investiture de Biden et pour la seconde fois en une décennie, l’Arabie saoudite redoutera de voir les États-Unis modifier soudainement l’une de leurs positions de longue date en matière de politique étrangère. Cela n’avait eu lieu qu’au lendemain du printemps arabe de 2011, lorsque l’Amérique avait décidé d’abandonner plusieurs alliés de longue date, en premier lieu desquels le président égyptien Hosni Moubarak, tout en soutenant une vague de changements jugés extrêmement périlleux par l’Arabie saoudite et plusieurs autres puissances traditionnelles du monde arabe. Les dirigeants saoudiens en concluront que le royaume (comme la famille royale) ne saurait désormais compter sur les États-Unis en matière de sécurité, ce qui contribuera à expliquer les importants efforts fournis par Riyad pour sécuriser ses propres environs.

MBS a fait bien plus que marginaliser ses rivaux et réorganiser les structures de pouvoir du royaume. Il a également transformé les fondements du régime en mettant effectivement fin à son alliance avec la secte puritaine wahhabite de l’islam sunnite. Il a dans le même temps opéré plusieurs réformes sociales – impactant les droits des femmes, les relations sociales et le divertissement – dans un royaume qui, tout au long de son histoire, s’est reclus dans une austérité culturelle. Le prince est en train de bâtir une nouvelle structure du pouvoir, une nouvelle base politique de partisans et une nouvelle source de légitimité.

Trois objectifs

Aujourd’hui, MBS concentre également son énergie sur les questions régionales. Sa série de déplacements en Égypte, en Jordanie et en Turquie, au mois de juin, ne constitue pas une simple démonstration de la puissance financière de l’Arabie saoudite, à l’heure où presque tous les pays moyen-orientaux non exportateurs de pétrole souffrent de difficultés économiques croissantes. Ces déplacements démontrent davantage que le royaume compte encore parmi les acteurs les plus influents de la région.

La visite de MBS en Turquie constitue une importante réussite pour le royaume, et pas seulement parce que les relations bilatérales entre les deux pays ont été mises à mal par l’assassinat de Khashoggi perpétré au sein du consulat saoudien d’Istanbul. Pendant plus d’une décennie, la Turquie a été le plus fervent défenseur – ainsi qu’une base de premier plan – de forces politiques islamistes considérées par l’Arabie saoudite comme une menace pour la stabilité régionale. Confronté à une crise économique de plus en plus profonde sur le plan intérieur, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a admis la nécessité d’améliorer la relation entre les deux pays.

Le plus grand exploit diplomatique de l’Arabie saoudite réside toutefois dans la visite de Biden ce week-end. Bien que ce déplacement résulte sans doute en grande partie de la récente explosion des prix énergétiques, engendrée par l’invasion russe en Ukraine, il souligne l’absence de mise à l’écart du royaume et a fortiori d’hostilité à son égard.

L’Arabie saoudite entend exploiter ces victoires pour consolider trois objectifs. Elle affirmera tout d’abord subtilement son statut de plus grande puissance arabe sunnite, ce qui est bien plus qu’une question de prestige tant ce statut fait du royaume un interlocuteur-clé concernant tout accord diplomatique avec l’Iran. Deuxièmement, l’Arabie saoudite souhaite influencer le cours de la coopération arabo-israélienne, s’agissant en particulier de la question de plus en plus importante des exportations de gaz naturel depuis la Méditerranée orientale vers l’Europe. Troisièmement, les Saoudiens entendent jouer un rôle de premier plan dans le façonnement du nouvel ordre qui émergera en Méditerranée orientale, notamment quant à l’avenir du Liban et de l’Irak, comme dans la détermination du rythme auquel la Syrie fera son retour dans la politique du monde arabe.

Il y a près de 50 ans, avant de débuter sa première série de déplacements au Moyen-Orient et dans le Golfe au lendemain de la guerre du Kippour, le secrétaire d’État américain Henry Kissinger avait observé qu’à de nombreux égard, Riyad constituerait son escale la plus importante. C’est de nouveau une réalité aujourd’hui. L’Arabie saoudite faisant son retour sur la scène régionale, il est plus essentiel que jamais de comprendre ses dynamiques intérieures et ses objectifs extérieurs.

Copyright : Project Syndicate, 2022.

Traduction Martin Morel.

Journaliste et ancien consultant en politique publique. Dernier ouvrage : « Islamism: What It Means for the Middle East and the World » (Yale University Press, 2016).


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