Il est de bon ton de toujours, et de façon quasi pavlovienne, imputer tous les maux du Liban au système confessionnel. Cela a le mérite de permettre à tout commentateur de se couler dans l’air du temps, patiné de modernisme et de pseudoculture politique avancée. C’est doublement néfaste, d’abord parce que cela permet d’occulter les responsabilités des politiques, qui sont autant d’ordre éthique, par suite de la corruption qu’ils ont institutionnalisée, que d’ordre professionnel du fait de leur incompétence.
Le choix des termes n’est pas neutre qui ne peut souffrir l’approximation et l’imprécision, qui travestit de beaux concepts comme la laïcité et qui amène à une confusion fondamentale entre le système politique et l’entente nationale.
Le système politique est l’un des plus modernes : démocratique parlementaire avec un rôle maintenu, bien qu’amendé, au président de la République. Quant à ce que l’on appelle l’entente nationale, c’est la méthode, à savoir la répartition confessionnelle, qu’on a trouvée pour rendre applicables, dans un contexte déterminé, les termes du projet national.
Le projet national demeure le réel socle et la raison d’être de la nation libanaise.
Par ailleurs, les raisons réelles des troubles dans notre pays proviennent de trois sources différentes :
La première est l’entente hypocrite née de l’interprétation cachée du projet national. Rares sont ceux qui peuvent expliciter une même vision du projet national, loin des arrière-pensées. On ne se bat pas pour les mêmes causes, voire le même pays.
La deuxième raison est l’intérêt géopolitique porté au Liban par un certain nombre de puissances mondiales et régionales. Cela alimente pour elles les tentations d’intervention pour essayer de renforcer leur zone d’influence à travers leurs « amis libanais ».
Enfin, la troisième, liée à la précédente, réside dans l’appétence des formations politiques à s’inféoder, ironiquement au nom de la souveraineté ou de l’éthique nationaliste et religieuse, à des projets étrangers. Parler de mœurs diplomatiques ou de relations dignes et équilibrées entre États devient illusoire.
Ainsi tous les ingrédients des troubles, luttes, guerres par procuration sont là, qui expliquent que la paix civile et la stabilité internes dépendent directement de la stabilisation de la région.
On ne peut prédire l’issue et les conséquences des affrontements en Ukraine, mais il n’est pas impossible de penser qu’une trêve sera atteinte à un moment ou un autre, amenant à une stabilisation multiforme. Cet équilibre retrouvé concernera le terrain du conflit et pourrait s’étendre à d’autres points de tension dans lesquels sont impliqués les mêmes intervenants (la Russie, l’Europe et les USA), notamment le Proche-Orient. Il est même probable que la stabilisation débute d’abord dans cette région, comme un prélude à celle de la scène ukrainienne. La première brique de cet édifice sera bien entendu l’accord de Vienne entre l’Iran et le groupe occidental.
Dans ce cas de figure, un accord visant la région regroupant le Liban, la Syrie et l’Irak pourrait voir le jour. Vu les intérêts croisés de ces puissances dans cette région, un nouvel accord du style de celui passé entre messieurs Sykes et Picot ne peut être envisagé, le seul accord réaliste et possible serait une sorte de réédition des accords de Yalta ou plus exactement de Moscou, qui avaient précédé. C’est une sorte de partage de zones d’influence à l’intérieur des frontières.
Si tel était le cas, comment éviter que ces ententes se fassent au détriment des aspirations du peuple libanais, quand nul vision ou discours ne se fait jour ? La réponse est un défi.
Défi pour redéfinir clairement notre projet de vie ensemble ; défi pour toutes les parties d’adhérer au seul projet national envisageable de fécondation des oppositions (mer et montagne, Est et Ouest, chrétienté et islam, etc.) qui représente un chemin tortueux et difficile et préfigure nombre d’accidents de parcours ; défi pour accepter les concessions que cette vie en commun imposera à tous.
Mais la volonté de vie en commun est la réelle base de toute approche politique qui sera un préalable à tout réel sauvetage du pays.
Ne nous trompons pas, sans cette volonté, point de Liban, et pas de place à un remplaçant qui n’apporterait aucune valeur ajoutée pour mériter sa place dans le concert des nations.
Si la volonté est là, il y a certainement un chemin.
Faisons le pari de la stabilisation de la région, car dans le cas contraire c’est, au vu de ce qui précède, la réédition de la guerre, sous différentes formes, des autres chez nous.
Dans ce cas, est-ce que les discours fanatisés, excessifs, diabolisant et excluant l’autre, en un mot cette guerre verbale, traduisent véritablement cette volonté ? Le spectre de la guerre, à travers des discours qui rappellent ceux des milices d’antan, réapparaît.
Rien n’autorise à creuser durablement le fossé entre des parties qui sont amenées à vivre un projet commun
En démocratie, la distinction demeure entre un projet national, projet de tous, qui doit rester consensuel, et la diversité des choix et projets socio-économiques de gestion des moyens de production et de distribution des richesses. Seuls ces derniers supportent le débat qui peut être vif, mais qui sera tranché par les consultations régulières.
Ainsi priorité à l’intérêt national, consensus autour du projet libanais et défense des institutions démocratiques devraient pouvoir nous réunir et nous permettre de nous retrouver sans tabous ni arrière-pensées.
Si la volonté existe, il y a donc un chemin dans le cadre de la stabilisation à venir et le respect des fondamentaux nationaux.
Ancien ministre
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